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L'écologithèque.com
LA CHRONIQUE LIVRE
du 2 avril 2009


“ Le terrorisme écologique n’est pas (encore) à l’ordre du jour… Il n’est pas impossible qu’il le devienne dans un futur difficile à déterminer, lorsque les dégradations portées à l’environnement seront insupportables à un plus grand nombre de personnes, jusqu’à les pousser à une forme de colère indéterminée.”

Bien que l’expression terrorisme écologique me semble impropre — il faudrait la remplacer par réaction ou activisme écologique —, la possibilité d’actions, disons plus engagées, dans le domaine de la prévention et de la sauvegarde de l’environnement ne me semble pas si lointaine que ça. À une époque où des salariés séquestrent des patrons pour obtenir (enfin) le droit à un salaire décent et à ne pas être traités comme des sous-hommes, l’activisme écologique ne me semble pas ressortir d’une quelconque science-fiction ou d’un avenir lointain.

Jean-Christophe Vié est vétérinaire et biologiste, il travaille actuellement à l’UICN où il coordonne un ambitieux programme de conservation des espèces vivantes pour l’Union mondiale pour la nature (notamment la liste rouge des espèces menacées et en voie d’extinction). Le jour où l’abeille disparaîtra… est la relation de son expérience, de ses travaux et du constat qu’il fait sur l’état de la Nature et de la Planète.
Première constatation, la plus évidente (mais pourtant si peu reprise) : sans la Nature l’homme ne survivrait pas. Deuxième vérité : la Nature n’a pas besoin de l’homme tandis que l’homme ne peut pas se passer de la Nature. Ces deux points exposés, la question est la suivante : pourquoi l’homme détruit-il la Nature ? Est-il suicidaire ? Est-il si peu sapiens qu’il scie la branche sur laquelle il est assis ?
Jean-Christophe Vié émet, entre autres hypothèses, que l’homme n’a plus conscience qu’il est une espèce particulière parmi les centaines de milliers d’espèces particulières qui peuplent la Planète. Cette inconscience l’entraîne à se croire supérieur, à s’extraire du lot et à se prendre pour un dieu, qui plus est un dieu stupide, arrogant, scientiste, égoïste et uniquement intéressé par le profit immédiat.

Le jour où l’abeille disparaîtra…
est à la fois un état des lieux et une alerte. Jean-Christophe Vié nous met le nez dans notre caca, il pointe un grand nombre des aberrations, des monstruosités, des saccages dont nous sommes capables. Il donne aussi des pistes, suggère des solutions, nous invite à prendre en compte ce qui nous maintient en vie et que nous tuons à grand feu : la biodiversité.
L’homme assassine la Nature. C’est idiot, parce que ce faisant il se suicide. Et pourquoi agit-il ainsi ? Pour le pognon, le pouvoir, le statut social. Pour une minorité de nantis. Pour une poignée de multinationales voraces. À cause de politiques stériles, de décideurs au mieux indolents au pire corrompus, d’intérêts particuliers et de corporatismes pitoyables. Mais aussi, à cause d’une majorité — nous — de je m’en-foutistes, d’après-nous-le-déluge, d’égoïstes à la petite semaine, d’imbéciles malheureux, de crétins en 4x4, de scientistes pontifiants, de touristes ravageurs, d’accros à la dernière connerie technologique à la mode, bref de madame et monsieur tout-le-monde.

Il paraîtrait que nous sommes en crise. Ah bon ? Mais de quelle crise parle-t-on ? Financière — toujours. On réunit un G20 à Londres. On perfuse — à coup de milliards d’euros de dollars de yens et autres — les banques, les entreprises (le plus souvent polluantes comme l’automobile ou la pétrochimie). On nous explique qu’il faut sauver le système. Quel système ? Le capitalisme et le marché mondial ? Le libre commerce et la spéculation ? L’esclavage des pays du Sud et la gabegie des pays du Nord ? Sauvons notre niveau de vie, nous rabâche-t-on. Continuons à nous asseoir sur notre graisse, continuons à polluer, continuons  à exploiter. Continuons à produire des centrales nucléaires, des OGM, des pesticides, des bagnoles, des téléphones portables, des armes, des avions, des fusées… Que le développement soit et infini et qu’il dure toujours. Vaste fumisterie que le développement durable. Un oxymore qui permet aux entreprises les plus polluantes, les plus dévastatrices pour la biodiversité, de se vanter de faire dans le développement durable. Des mots, toujours des mots, comme des arbres (que nous abattons, des forêts primaires entières disparaissent sous les coups des tronçonneuses pour laisser la place à des monocultures OGM ou des élevages intensifs) qui cachent le désert : la destruction pure et simple de notre environnement pour le profit immédiat de quelques-uns.
La vraie crise, comme le souligne le livre de Jean-Christophe Vié, n’est pas financière, elle est environnementale. Elle est écologique. C’est celle de la biodiversité. Et la biodiversité a besoin de moins de capitalisme, de moins de souffrances, de moins de destructions, de moins d’avarice — en un mot comme en cent : de moins d’hommes. Ou mieux, d’un homme qui a réintégré sa place, celle infiniment petite qu’il n’aurait jamais dû cesser d’occuper. La crise de la biodiversité impose l’humilité, la prévention, l’écoute, le partage et — j’ose — l’amour.

C’est bien parce que la Nature est gratuite et qu’elle nous rend d’inestimables services qu’elle doit être respectée et chérie. Nous nous devons de l’aimer, elle est notre fiancée — pas notre pute. Cessons d’être des proxénètes pour devenir des amants. Je sais que l’image pourra paraître rude ou niaise, mais elle représente ce que nous sommes actuellement, les maques et les maquerelles d’une Nature réduite à l'abattage. Nous profitons de son viol permanent et nous nous en vantons dans nos bilans financiers à coups de milliards et de rodomontades sur la santé des marchés.
Si nous continuons à nous comporter comme des profiteurs, si nous ne pensons qu’à nous en mettre jusque là, nous finirons comme les dinosaures, rayés une bonne fois pour toute de liste des espèces animales.

Alors oui, bientôt, très bientôt, certains ne pourront plus se contenter de paroles apaisantes, de mensonges d’État, de prévarications technologiques, de promesses façon Grenelle, ils ne pourront plus assister au pillage de la biodiversité, au servage des trois-quarts de l’humanité, à la destruction de la Nature, à la disparition d’espèces animales pour le simple plaisir ou la simple bêtise humaine (je pense par exemple au fining, cette méthode de pêche immonde et indigne de l’homme, qui consiste à découper les ailerons des requins encore vivants et de les rejeter amputés dans l’océan où ils vont agoniser abominablement), oui, très bientôt certains n’auront d’autres alternatives que d’agir.

Et je les comprends.



Christophe Léon
www.christophe-leon.com


Le jour où l’abeille disparaîtra, de Jean-christophe Vié, Arthaud 2008.