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LA CHRONIQUE DVD
du 06 mai 2009


Une utopie est une idée qui n’a pas encore abouti, écrivait, il me semble, Théodore Monod dans un de ses ouvrages.  L’utopie est trop souvent considérée comme un rêve ou, pire, un fantasme, de quelques-uns, l’idée saugrenue d’une minorité de personnes. Par exemple : pas de hiérarchie, pas de propriété privée, pas de bagnoles, pas d’argent, pas de biocides, pas de guerres, pas de haine, pas de manipulations génétiques, etc. Autant d’utopies nécessaires pour continuer à vivre et à espérer.
Mais aussi, l’utopie est une injure que vous envoient en travers de l’existence les gens raisonnables, les experts, les politiques incompétents et tous ceux qui croient au progrès universel par le biais d’une consommation, d’une production et d’une domination accrues des hommes, de la nature et plus généralement de la planète. La réalité serait-elle le monde d’aujourd’hui ? Celui de la gabegie, des conflits, de l’exploitation ou du mercantilisme sauvage ? Vit-on mieux dans ce monde de la contingence absolue et du pouvoir d’achat (qui, encore une utopie, devrait être un pouvoir de non-achat) ?

Auroville, retour sur une utopie de 1968 à nos jours, édité par l’Ina, est un double DVD contenant les films d’Hélène Risser, Histoire d’une utopie (2008) et Auroville, de Nicole Avril et Jean-Pierre Elkabbach (1973), le tout complémenté par deux débats (2008 et 1973) et d’un reportage, Les trois mondes de Pondichéry, de  l’émission « Cinq colonnes à la une » (1964).

Ce qui frappe dans les deux films que séparent vingt-cinq années, ce sont les regards des gens. Aussi bien en 2008 qu’en 1973, les Aurovilliens ont dans les yeux une espèce d’étincelle crépitante. Des allumés diront certains. Parfaitement, des allumés si nous les comparons aux éteints que sont aujourd’hui beaucoup d’entre nous. Il n’y a qu’à faire un tour dans le métro, dans les rues de nos mégapoles, dans nos bureaux, nos commerces, nos bourses, et ainsi de suite pour se rendre compte qu’il ne reste guère d’allumés parmi nous. À défaut d’utopie, même l’espoir nous a quittés. Et quand l’espoir est là, il s’agit d’un espoir de consommation : acheter une nouvelle voiture, une maison, le dernier portable, la dernière merdouille technique à durée de vie limitée, une télévision high-tech, des vacances à 5000 km de chez nous…

Auroville se situe en Inde, près de Pondichéry autrefois français. Cette utopie a pris corps sous l’impulsion de « la Mère » compagne spirituelle du penseur indien Sri Auribondo. L’espérance n’était autre que de créer un homme nouveau, une société libérée de la hiérarchie, sans propriété privée, sans circulation de monnaie, où toutes et tous participeraient à l’édification d’une ville utopique internationale, mais bien réelle ici, d’où une certaine forme de progrès n’était pas exclu. Un progrès au service de l’homme, de la nature et du développement personnel. Une utopie ?
La ville fut conçue d’après les plans d’un architecte français, Roger Anger, et construite par des volontaires du monde entier. Le résultat, visible dans le film d’Hélène Risser, est tout simplement un petit prodige d’intégration et d’avant-gardisme. Y vivent actuellement deux milles Aurovilliens, dans cette cité utopique prévue au départ pour cinquante mille âmes. Est-ce un échec ? Je ne sais pas. Toujours est-il que ces utopistes qui continuent à vivre leur utopie au quotidien me semblent sacrément heureux. Ils réalisent ce que nous ne faisons qu’espérer sans toujours y parvenir : vivre. Qui sont les utopistes, eux ou nous ?

Auroville, retour sur une utopie de 1968 à nos jours, devrait nous faire réfléchir sur la finalité de l’existence. Exister, est-ce consommer ? Est-ce travailler plus ? Est-ce exploiter ? Est-ce détruire ? Est-ce amasser des biens ? Est-ce croître à l’infini ? Est-ce affirmer la suprématie de l’espèce humaine sur toutes les autres ?
De nombreux sujets de réflexion nous sont offerts à travers ces deux films documentaires. Auroville remet en question nos modes de penser, de nous habiter et d’habiter notre planète. Auroville n’est plus une utopie dans le sens où la ville existe, où des gens y vivent et, pourquoi pas, prospèrent. Une prospérité différente, respectueuse de chacun et de la biodiversité.

En cette période de crise financière — où nous apprenons à nos dépends que l’argent et la société mercantile ont fait de nous des produits que l’on jette quand il ne servent plus, les maillons interchangeables d’une trilogie macabre production- consommation-destruction —, Auroville, retour sur une utopie de 1968 à nos jours est une bouffée d’air frais.



Christophe Léon
www.christophe-leon.com

Auroville : retour sur une utopie de 1968 à nos jours, double DVD, packaging écolo, 2009, Ina

Pour en savoir plus : www.ina.fr/actualites/boutique/videos.html?pdt=1651