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LA CHRONIQUE DVD
du 12 mai 2009



Sans préalable, je dois dire que Paysages manufacturés, de Jennifer Baichwal est un film remarquable.
Ce documentaire, qui s’attache aux pas du photographe Edward Burtynsky et à son travail en Chine, nous entraîne bien sûr dans l’univers esthétique de l’artiste, mais surtout nous éclaire sur la destruction systématique et sans état d’âme des sols, de l’air et des hommes.

Le premier plan, un long et lent travelling dans une usine, nous montre des ouvriers travaillant à leur poste, répétant des milliers de fois le même geste. Des femmes et des hommes robotisés qui ajustent, assemblent ou façonnent une quelconque « merdouille ». Suivront des mines à ciel ouvert, des lieux de recyclage (télés, écrans d’ordinateurs, bateaux, etc.) eux aussi à ciel ouvert, une séquence instructive sur le barrage des Trois-Gorges et, ainsi de suite, jusqu’à parvenir à Shanghai et son urbanisation exponentielle.

La consommation de masse est trop souvent un concept abstrait que nous, consommateurs, ne parvenons pas toujours à resituer à sa juste place, celle de l’industrialisation et de la marchandisation à outrance.
Consommer c’est produire et produire c’est polluer. Peut-on, sans être accusé de sophisme, avancer que consommer c’est polluer ?
Paysages manufacturés, de Jennifer Baichwal a le grand mérite de relier les choses entre elles. Le film donne à voir dans son entièreté l’appareil de destruction qu'est la société de surconsommation. Produire plus pour consommer davantage n’est certainement pas une élévation de la condition humaine. Il n’y a qu’à voir dans Paysages manufacturés, ces femmes et ces hommes qui triment, suent et meurent pour un salaire de misère.

Paysages manufacturés, n’affirme pas, il dévoile. Ce que nous voyons est une déclaration de guerre à la Planète.
La pollution issue de l’exploitation inconséquente des ressources et des hommes est une ignominie que la mise en parallèle avec la beauté des images d’Edward Burtynsky nous rend encore plus odieuse.
La Chine s’est éveillée et la Terre ne tardera pas à tomber dans le coma. Mais attention, ce ne sont ni les Chinois, ni les producteurs, manufacturiers ou extracteurs du monde entier qui sont les responsables. Non, ce sont les consommateurs — nous.
Le pouvoir d’achat, dont on nous rabat les oreilles, n’est rien d’autre qu’un pouvoir de détruire. Il faudrait que nous nous posions la question, avant de commettre un achat, de savoir s’il nous sera bien utile. S’il correspond à un réel besoin. Si mon téléphone portable ne va terminer sa vie entre les doigts d’une femme, d’un vieillard, d’un homme ou d’un enfant Chinois, Indiens ou autres, payés un euro par jour pour recycler… mon pouvoir d’achat.
Paysages manufacturés, nous invite à la source de la surproduction et nous accompagne jusqu’au moment où cette source se transforme en un tas d’immondices, avant de se jeter dans les fleuves ou les mers, de s’évaporer dans l’air ou de s’introduire dans les sols.

Edward Burtynsky est un artiste engagé. Ses photographies invitent à la prise de conscience. Paysages manufacturés, de Jennifer Baichwal, nous fait réfléchir sur notre destinée et sur notre responsabilité. Devons-nous céder aux sirènes du monde mercantile ? Ne sommes-nous que des cannibales matérialistes qui, à terme, finiront par se phagocyter eux-mêmes ? Les possessions d’une minorité d’humains justifient-elles l’esclavage d’une majorité d’autres ? Avons-nous le droit de détruire notre planète pour assouvir nos pulsions grégaires ?
Voir, dans Paysages manufacturés, des villageois, payés une bouchée de pain, réduire en miette leur village à coups de pioches et de pelles lors de l’édification du barrage des Trois-Gorges, n’est pas à proprement parler réjouissant. Pourquoi y sont-ils obligés ? Pour la fée électricité. Pour permettre de produire, de consommer et — de polluer toujours plus.
Peut-être faudrait-il que nous nous occupions nous-mêmes de nos déchets. Ne plus les renvoyer à l’expéditeur, l’esprit serein, le regard ailleurs et l’ego satisfait. Le jour où, devant nos portes, s’amoncellera la montagne de notre surconsommation devenue objet de rebus, peut-être prendrons-nous conscience de notre incroyable incurie.

En attendant ce jour, à travers les photos d’Edward Burtynsky et le film Paysages manufacturés de Jennifer Baichwal, c’est bien notre reflet et notre vrai visage que nous découvrirons. Celui du gaspillage, de l’inconscience et du peu de cas que nous faisons de la branche sur laquelle nous sommes assis en dévorant jusqu’aux racines l’arbre qui la porte.



Paysages manufacturés, de Jennifer Baichwal, E.D. distribution

Pour en savoir plus : http://www.eddistribution.com/


Christophe Léon

www.christophe-leon.com