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CHRONIQUE LIVRE
du 11 janvier 2011




« Tour à tour jugé monstrueux, arrogant ou bénéfique, exploit ou folie technique, Superphénix était le plus grand surgénérateur du monde, le plus grand chaudron de sodium en fusion. Comme tous les héros, il eut une naissance difficile et un destin tragique. »

Ainsi s’exprime dans son préambule Christine Bergé, l’auteur de Superphénix, déconstruction d’un mythe, paru en co-édition Les empêcheurs de tourner en rond / La Découverte.
Ne s’agirait-il pas de plutôt de la naissance difficile d’un monstre dont le destin fut heureusement tragique pour lui et non pas pour la population environnante et la Planète ?
Si Christine Bergé ne choisit apparamment pas son camp, si elle fixe son attention sur la l’aspect mythique de Superphénix, ainsi que sur les conséquences humaines et sociales de son arrêt définitif, le lecteur est en droit de s’interroger sur la folie humaine, celle qui consiste à vouloir dominer, manipuler, posséder une force qui dépasse notre technique et notre entendement.
Il n’est pas question dans Superphénix, déconstruction d’un mythe de nucléaire au sens politique, ni même scientifique, mais davantage de l’analyse d’un mythe technologique qui a consisté à vouloir renouveler sa force, son cœur, son aliment de combustion — l’Homme devenu un dieu solaire…

Superphénix n’aura en fin de compte que « produit » des «écorchés, 200 ; des mutilés, 3 : et 1 martyr, Vital Michalon», ce manifestant mort parce qu’il défendait ses idées et protestait contre cette centrale nucléaire.
Aujourd’hui, bien que l’opération Superphénix ait coûté des milliards et que la centrale n’ait fonctionné que quelques mois, les opérations de deconstruction sont en cours.
Car il ne s’agit pas d’une démolition, les traces de l’ouvrage et sa nuisance potentielle vont demeurer des siècles durant. Sorte de plaie non cicatrisée que les générations futures devront soigner — si elles en ont les moyens.
Il est indiscutable que la névrose nucléariste des dirigeants politiques nous a conduit (et nous conduira encore) à devoir gérer sur le long terme les déchets radioactifs issus du démantèlement de Superphénix. « Les éléments et les matières irradiés demandent une manipulation délicate de catégories à la fois symboliques et techniques. Là encore apparaît en filigrane la question du contact avec quelque chose d’invisible, puissant, ambigu car porteur de vie et de mort, et qui appartient au registre du sacré. »
Faut-il « croire » au nucléaire ? Le nucléaire est-il une religion et ses adeptes des adorateurs ? Tout porte à le penser.
Comment devant tant d’interrogations — gestion des déchets, risques d’accidents, pollutions, maintenance, etc. qui devraient nous conduire pour le moins à réfléchir sur les enjeux et la logique de la poursuite du programme nucléaire français — ne pas se dire qu’il est question davantage de foi que de raison ?
Au-delà de Superphénix, le mythe de l’énergie nucléaire pose un problème essentiel : sommes-nous des surhommes ? Le nucléaire ne finira-t-il pas (il le fait déjà) par nous dévorer le foie, tel de nouveaux Prométhée ? Et qui viendra nous délivrer ? Existe-t-il un Héraclès « technologique » assez puissant pour nous sortir de l’impasse vers laquelle nous nous dirigeons ?
 
« Irradiation, contamination : l’enjeu sanitaire est important car les rayonnements ionisants peuvent provoquer des lésions de l’ADN des chromosomes. […] Mais peut-on mesurer le risque en question ? Comment informer sur le risque ? Comment celui-ci est-il accepté, exprimé ? »
Peut-être que l’accident de Tchernobyl peut servir d’étalon au risque nucléaire. Peut-être que la transparence totale est souhaitable et le classement en Secret Défense de certaines informations devrait être levé dans une démocratie digne de ce nom. Peut-être faudrait-il cesser le matraquage médiatique pro-nucléaire d’un côté, et donner plus souvent un écho aux arguments des antinucléaires de l’autre.
Christine Bergé évoque aussi dans Superphénix, déconstruction d’un mythe la perte de mémoire due au départ des premiers acteurs de Superphénix et plus généralement du monde nucléaire.
Elle en relève la cause : « L’inquiétude actuelle envers la perte de mémoire émane surtout des pratiques sociales du travail qui fragilisent la permanence des connaissances, en particulier, comme je l’ai souvent entendu déplorer, la pratique de la sous-traitance. » Car l’industrie nucléaire, malgré sa dangerosité, est soumise aux même lois du marché imposées par la mondialisation de l’économie et la course à la croissance productiviste.
Au moment où l’on parle de l’entrée dans le capital d’Areva de grands groupes étrangers, où la finance prime sur le social, la rentabilité sur la sécurité et l’emploi, qui nous dit que les centrales nucléaires françaises ne sont pas des bombes à retardement ?
À force de rogner sur les salaires, le personnel, l’entretien et la sécurité, n’existe-t-il pas un risque potentiel d’accident ? Et Christine Bergé d’écrire : « Pour garder la mémoire, il faudrait au contraire un socle important de personnes stables, une fidélisation des postes de travail. La circulation des hommes est telle que des “piliers” symbolique du site comme l’architecte de Superphénix sont restés longtemps introuvables… »
À l’image de la casse du Service Public l’industrie nucléaire ne suit-elle pas le même chemin ? Un « épisode neigeux » récent nous a montrés combien le manque de personnel de la fonction publique et territoriale pour déneiger nos routes et autoroutes a été douloureux pour les usagers, alors qu’en sera-t-il du nucléaire autrement plus risqué qu’un le simple dérapage de milliers de véhicules ?

Superphénix, déconstruction d’un mythe est un livre d’un grand intérêt. Il nous pousse à réfléchir sur le mythe qu’a été Superphénix et qui malheureusement se perpétue avec les centrales de 4e génération qu’on nous impose dans l’avenir.

Le nucléaire de quel droit et à quel prix ?



Superphénix, déconstruction d’un mythe
, de Christine Bergé, co-édition Lmes empêcheurs de tourner en rond / La Découverte


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