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L'écologithèque.com
LA CHRONIQUE LIVRE
du 27 juin 2009


« L’expression de “temps de cerveau disponible”… ne fait que traduire cyniquement la réalité du nouveau mode de direction des hommes introduit par le Contrôle : une action de programmation de notre inconscient à des visées d’ordre mais surtout de profit.  »

Ne souriez pas, vous êtes surveillés. Ne faites pas de gestes suspects, vous êtes surveillés. N’ayez pas d’attitudes ambiguës, vous êtes surveillés. Ne riez pas, ne parlez pas, ne manifestez surtout pas, fermez-là, marchez dans les clous, profils bas, mains apparentes, vous êtes surveillez. Pensez, agissez, souffrez comme on vous le dit, où on vous le dit, vous êtes surveillés. « … c’est bien ce que sont devenues nos collectivités : des sociétés de propagande qui, par tous les moyens dont elles disposent, cherchent à asseoir leur domination en n’offrant aucune issue à la contestation. »

Patrice Bollon, journaliste et écrivain, nous informe dans son livre Kapital Kontrol, sous-titré : Les nouvelles servitudes volontaires, aux éditions Anabet, que notre beau pays a brillamment atteint la seconde place dans le classement des principales sociétés de surveillance en Europe, une hiérarchie établie par l’O.N.G. britannique Privacy International. Encore un effort et nous battrons l’Angleterre. Nos villes seront de vastes plateaux de tournage d’un genre particulier.
Je me suis laissé dire qu’une ville aussi malfamée que Bergerac envisagerait de truffer son espace public de caméras de surveillance. Il est vrai que la population locale et interlope — dont les petits retraités se baladent le samedi matin sur le marché armés de cannes T, un cabas en osier tressé rempli de poireaux menaçants — pourrait se rebeller un jour contre l’ordre municipal.
Oui, il est urgent que le Contrôle et la Surveillance deviennent les instruments dominants de notre sécurité en péril — surtout à Bergerac.

Lire Kapital Kontrol et raser les murs, telle pourrait être notre réaction. Patrice Bollon nous dévoile comment la Surveillance s’est transformée en Contrôle : « Alors que la surveillance se présentait à la manière d’une suite discontinue, “discrète” comme l’on dit en mathématique, de surveillances partielles, le Contrôle, lui, met en jeu une chaîne continue de surveillance et un flux ininterrompu d’observations. »
La Surveillance, il fut un temps, s’effectuait sur les lieux de travail ou dans les endroits dits sensibles et dans des laps de temps circonscrits, ce qu’on peut admettre jusqu’à un certain point. Le Contrôle, lui, en supplément, s’exerce tout le temps et dans tous les lieux (consommation, loisirs, rues…). Nous n’échappons plus à l’œil inquisiteur du Contrôle. Et l’ « amusant » si j’ose dire, c’est que ce Contrôle — contrairement à la Surveillance qui annonce clairement ce qu’elle est, un moyen de vigilance et de protection —, nous garantit sa haute bienveillance, nous offre son aide inestimable, sorte de cadeau dont nous devrions lui être reconnaissants.
Patrice Bollon analyse avec minutie ce qui a fait que notre société est passée d’un état de Surveillance parfois nécessaire, à une situation de Contrôle souvent inutile et liberticide. Kapital Kontrol avance la notion de domestication. Nos sociétés chercheraient à nous domestiquer pour mieux nous tenir en laisse.

« L’ère des techniques intrusives est aussi celle de la gestion globale des consommateurs par les firmes. »
Autant il est vrai que la technique n’a de valeur que si elle est utilisée à bon escient, autant les firmes marchandes l’ont comprit à leur avantage. Leur emprise s’exprime sur nos modes de consommation à travers une batterie de contrôles psychiques des individus.  « Même si l’on n’a pas encore trouvé la clé ultime des décisions d’achat des consommateurs, et si on ne la trouvera sans doute heureusement jamais, l’industrie rêve de pouvoir régenter nos désirs par ce qu’elle appelle le “neuro-marketing”. » Une forme de contrôle à laquelle nous ne faisons pas suffisamment attention et qui pourrait, à brève échéance, faire de nous des robots volontaires, des consommateurs-esclaves.
Kapital Kontrol nous invite à considérer ce contrôle de la population comme une forme possible d’un totalitarisme en mouvement. Si la Surveillance restait extérieure au système, nous dit Patrice Bollon, le Contrôle en est un des moteurs principaux, « son moteur cardinal. » Contrôler une population se réduirait donc à la gérer dans sa vie de tous les jours et dans ses pulsions de consommation. Le fin du fin étant qu’elle participe elle-même et activement à son contrôle — de l’autocontrôle opiniâtre.

Nous sommes maintenant nos propres ennemis. Notre voisin est un danger pour nous. Peut-être même notre famille. Il semblerait que nos sociétés ne soient plus composées que de citoyens scotchés derrière un écran, des écouteurs vissés dans les oreilles, la main sur la souris, la carte bancaire à portée. « Comme si la cohésion de nos sociétés ne se définissait désormais plus de façon positive, par le projet que ses membres partagent, mais négativement, par ce qui est supposer l’attaquer. »
Il nous faut des adversaires distincts pour nous sentir bien dans nos pompes et nos silos nucléaires. Du signalement d’un paquet suspect, nous sommes passés à la délation, remarque Patrice Bollon. Et de nous faire pointer du doigt qu’ « Avec l’hygiénisation, progresse la tendance à criminaliser tous les comportements qui sortent, peu ou prou, de la norme. » Bref, pas une tête ne doit dépasser. L’idéal serait que nous nous ressemblions tous, que nous marchions d’un même pas, que nous pensions pareillement et que nous votions pour les mêmes hommes politiques. Une société de zombis, docile et corvéable à merci, au sein de laquelle ses membres s’auto-contrôleraient en permanence. Une société qui agirait de manière douce, comptant sur notre conformisme et les médias pour nous enrôler : « …en premier chef, une télévision devenue une véritable poubelle de lieux communs et de présupposés jamais mis en doute. »
Dans Kapital Kontrol, Patrice Bollon insinue, à juste titre, que nous nous dirigeons à grands pas de l’oie vers des sociétés de contrainte soft où le consensus du nombre règnera sur l’individu et son éventuel disensus. L’être individuel sera alors regardé comme un étranger, une drôle de bête à surveiller de prêt et à contrôler à tout moment. Ne prospèreront que les moutons, ceux qui hurlent avec les loups et se laissent porter sur la vague du conformisme. L’intelligence et la culture laisseront la place au collectif imbécile et au nombre moutonnier. Belle perspective d’avenir…

Kapital Kontrol n’est pas seulement un pamphlet, c’est surtout une analyse prospective de ce que pourrait devenir notre quotidien si « une action de chaque instant en faveur de nos libertés et de celles des autres » n’était pas mise en œuvre. Il ne tient qu’à nous de nous opposer au projet de domestication qui est en route.
Et, pour en venir au sujet même qui anime ces chroniques, l’idée écologiste d’un monde plus humain, plus participatif, où l’échange, le respect des différences et l’entraide seraient le ciment de la société, n’est-elle pas un des moyens de combattre les totalitarismes de toutes espèces ?


Kapital Kontrol Les nouvelles servitudes volontaires,  de Patrice Bollon, éd. Anabet

Pour en savoir plus : http://www.anabet.com


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Supplément de lecture :

Adieu l’Antarctique, de Paul-Émile Victor & Jean-Christophe Victor, chez Hachette Littératures, est un petit bijou d’intelligence et de connaissances — même pour ceux qui, comme moi, se considèrent au pôle (Nord ou Sud) dès que la température descend sous les 20° C.
J’avoue n’avoir jamais eu d’attirance particulière pour ces grands espaces glacés, l’Antarctique compris. Je ne comprenais pas comment des hommes sains d’esprit pouvaient bien aller se peler les cacahuètes sous des horizons aussi blancs, déserts et givrés.
Jusqu’à ce que je lise Adieu l’Antarctique.

« … prenant le continent Antarctique presque comme une allégorie, un objet fini, porteur de rêve comme de réalité : il doit aider l’homme, occupant provisoire de la Terre, à devenir plus conscient plus respectueux de cette planète », écrivent Paul-Émile Victor & Jean-Christophe Victor dans leur ouverture.
Ce qui frappe surtout c’est qu’enfin les hommes et leurs nations sont parvenus à un accord : faire du continent Antarctique une zone franche et « non-nationale ». Un « pays » de liberté où seules la recherche et la science ont droit de coexister pacifiquement.
Jean-Christophe Victor, dans Adieu l’Antarctique, nous raconte une belle histoire, celle d’un continent, d’hommes et d’espérance. Il y est question de découverte au sens noble du terme, c'est-à-dire de gratuité, de beauté du geste. Des hommes, à toutes les époques et de partout, se sont lancés à la conquête de la planète, non pour la dominer, mais pour en faire sa connaissance. La connaissance au sens le plus large du terme, qui grandit, exalte et crée le lien.

Dans Adieu l’Antarctique, c’est l’esprit de fraternité qui domine. L’Antarctique est le premier parc naturel mondial. Devrons-nous attendre une glaciation généralisée pour étendre ce principe de paix à l’ensemble de la Planète ?
Passionnant de bout en bout, truffé de grande et de petite Histoire, Adieu l’Antarctique est à lire et à faire lire. On y retrouvera un peu de son enfance et de ses rêves d’explorateur et beaucoup de ce que devrait être notre avenir pour ce qui concerne notre ambition d’un monde plus heureux et plus respectueux de son écosystème.

Adieu l’Antarctique,  de Paul-Émile Victor & Jean-Christophe Victor, , éd. Hachette Littératures 

Pour en savoir plus : http://hachette-littératures.com



Christophe Léon

www.christophe-leon.fr


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