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CHRONIQUE LIVRE
du 9 juin 2010



« La crise n’est pas celle de la finance, mais celle des politiques de ses contreparties, du dénominateur de l’endettement de la planète. Le premier endettement, plus fondamental que tous les autres, est celui des traites que nous avons tirées sur la biosphère. Celui-là, puisqu’“il n’y a pas de planète B” […], est le seul qui ne puisse pas se réduire par le tour de passe-passe d’une convention comptable. »
L’essai de Yann Moulier Boutang, L’abeille et l’économiste, paru aux éditions Carnets Nord a cela de remarquable qu’il parvient à passionner sur un sujet aussi technique que rébarbatif : la finance.
La crise actuelle, comme l’indique justement l’auteur, n’est pas une crise économique mais bien plutôt une crise de la croissance et de l'amoncellement des profits sans que ceux-ci ne présentent d’autre bien-fondé que le compte en banque des spéculateurs et des boursicoteurs. «L’accumulation des profits s’approche du moment où elle n’a désormais de sens et de légitimité que dans la mesure où elle honore les traites tirées sur la planète.»
La finance n’est pas en soi un gros mot, mais ce serait mentir de dire qu’elle ne pue pas. La finance ne devrait être que le rouage, le passe-plat d’une économie sassée au filtre de l’écologie et de la préservation de la Planète. « Voilà qui marque le primat de l’écologie et le caractère subordonné des autres objectifs que peut se donner le monde humain. »

Yann Moulier Boutang dresse le portrait d’une petite histoire de la finance et d’une petite histoire de la crise réellement saisissant. Grâce à cette lecture, les plus néophytes (comme moi) découvriront un monde dont ils ignoraient jusque là l’essentiel des rouages pour le moins particuliers. Ces histoires l’auteur de L’abeille et l’économiste les dévide au fil d’une plume débarrassée de la lourdeur et de la complexité liées à un tel sujet. On comprend comment les mécanismes se sont enchaînés dans le temps et dans l’espace et comment nous en sommes arrivés à ce système parfaitement amoral qui ronge la société elle-même, détruisant les liens sociaux et incitant les hommes politiques aussi bien que les entreprises à piller les ressources planétaires et à appauvrir l’humanité au profit d’une minorité d’exploiteurs. On y apprend aussi que l’État joue sa dette et comment les subprimes ont été inventées et en quoi elles ont amorcé la crise financière et le désordre économique.

Yann Moulier Boutang s’appuie singulièrement sur la métaphore de la pollinisation pour proposer des solutions originales afin de sortir de ces crises dans lesquelles la finance, les états et les entreprises pataugent. Il prend l’exemple des abeilles qui « ne produisent pas le vivant en tant que tel, mais créent et contribuent puissamment aux conditions de sa reproduction. Elles produisent du miel mais aussi de la biosphère, du vivant. » Dans L’abeille et l’économiste c’est d’échange et de contribution dont il est question — d’une économie de pollinisation.
La solidarité et l’addition des forces cognitives en réseau représentent pour l’auteur un modèle dont il faudrait s’inspirer: « C’est ce qu’on appelle le lien social, le maintien des liens, la sociabilité, le langage, autant de principes qui maintiennent des possibilités de coopération et, au-delà d’une coopération strictement mécanique, permettent d’atteindre ce que Durkheim appelle la solidarité organique d’une société. »
Yann Moulier Boutang ne fait pas qu’analyser et avancer un modèle de pollinisation économique basé sur un réseau cognitif qu’il considère comme la forme la plus achevé de la société humaine. Il propose aussi des solutions concrètes, dont la plus évidente est l’instauration d’un impôt unique taxant l’ensemble des transactions bancaires et des flux financiers. Sans oublier le revenu minimum cumulable avec son travail, proposition assez proche de celle que font les décroissants, si on y ajoute en parallèle un revenu maximum.

L’abeille et l’économiste est un essai qu’il ne faut pas négliger. Son intérêt découle directement du contre-pied de l’auteur qui se situe très « au-delà » de la critique classique du système. Si ce n’est pas une remise en question profonde du capitalisme productivisme, s’en est pour le moins une attaque vigoureusement ciblée et constructive.


L’abeille et l’économiste, de Yann Moulier Boutang éd. Carnets Nord

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