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LA CHRONIQUE LIVRE
du 30 novembre 2009



« Pas de “ sortie ” du capitalisme sans processus de désétatisation, pas seulement de la société, mais des subjectivités aussi — l’État, le capitalisme sont dans les têtes, non moins que dans les conseils d’administration et les commissariats de police. »
Alain Brossat, philosophe et auteur de Tous Coupat Tous coupables, aux éditions Lignes, n’y va pas part quatre chemins. Son livre, sous-titré Le moralisme antiviolence, pourrait s’apparenter à un précis de radicalité. Oui, Alain Brossat est radical, ce qui ne veut pas dire fanatique ou excité, encore moins violent. Dans son ouvrage il s’en prend directement et sans ambages à ce qu’il nomme la démocratie de marché, qui a colonisé nos têtes et nous a conduits à une docilité castratrice. De cette démocratie pastorale, nous sommes les moutons dociles, broutant journellement les pâturages contaminés d’une communication de masse dont la télé est devenue notre pré communal. Bestioles avachies devant le meuble, mâchouillant le jus immonde d’une herbe non pas euphorisante mais qui décervèle et exténue.

En quatre textes ciselés et tranchants — à des années lumières de la logorrhée conformiste habituelle —, Alain Brossat dresse une « histoire » du moralisme de la violence, celui qui présuppose que toute violence est criminelle et de droit commun. Cette criminalisation générale qui induit dans la pensée collective que le braqueur de banque, l’assassin et le violeur sont du même acabit que le syndicaliste affrontant les CRS lors d’une manifestation, l’étudiant gréviste lanceur de pavés ou le faucheur volontaire arrachant du maïs transgénique. Une standardisation de la violence qui tout à la fois gomme et discrédite la violence politique et qui voudrait faire disparaître le politique de cette violence-là. Ainsi donc, quelle qu’elle soit, la violence est une. Elle est surcriminalisée. On la traite comme un virus dont il faut s’immuniser, au risque de la voir réapparaître « par les fenêtres sécuritaires et autoritaires. »
Et encore : « Le propre du double mouvement de montée de l’aversion à toute manifestation violente dans le public et de criminalisation à outrance de toute conduite ou action violente par l’autorité est d’établir une condition d’indistinction fondamentale entre des formes de violence qui s’affichent comme politiques et de toutes sortes d’autres (illégalismes, inconduites, incivilités…). »

Si les textes d’Alain Brossat font référence au cas Coupat et à L’insurrection qui vient, le fameux « bréviaire » publié en 2007 par le Comité invisible, ils vont bien au-delà. Ils éclatent la pensée normative et débrouillent les grosses et moins grosses ficelles des gouvernants pour nous faire (r)entrer dans le rang. Il dépouille « La » démocratie qui « est comme le rock and roll : un mot indécis, trop large, à moins d’être complété, précisé — démocratie parlementaire, démocratie athénienne… » L'appétit d’Alain Brossat se nourrit visiblement à la source d’un Diogène ou d’un John Brown, comme il s’y réfère à la fin de Tous Coupat Tous coupables en faisant allusion au « communisme pauvre ».
Il n’est pas inutile de se poser la question de ce qu’est l’illégalité. Si manifester contre les OGM, contre le nucléaire, contre la guerre ou plus largement faire preuve de désobéissance civile est un acte criminel. S’il mérite les bombes lacrymogènes, les grenades assourdissantes, les peines de prison fermes, les amendes disproportionnées, le flicage, le fichage et la mise au ban de la société.
« Il faut le dire ouvertement : l’état présent de dégradation des libertés publiques, de prolifération du régime de l’exception rampante fait que toute politique fondée sur le refus effectif d’être “ gouverné ainsi ” et “ gouverné par ces gens-là ” voue ceux (celles) qui s’y essaient à être placées dans l’illégalité et réprimés en conséquence. »

On le voit, Tous Coupat Tous coupables ne craint pas de susciter chez certains l’aversion et le rejet. Le moralisme antiviolence qu’il prend pour cible est si bien ancré dans notre subjectivité, qu’Alain Brossat risque de choquer et d’être accusé d’incendiaire et d’anarchiste « dangereux ». La philosophie qu’il développe est une philosophie d’engagement. Qu’on soit en adéquation ou pas avec elle, il serait dommage de se priver d’une réflexion originale. Dommage aussi de passer à côté d’une occasion de penser, pour une fois, non pas en marge mais sur le côté. En mettant ses préjugés à l’index, en cherchant davantage à comprendre qu’à juger et à condamner, Tous Coupat Tous coupables a le mérite de nous interroger sur notre condition citoyenne dans cette démocratie de marché dont nous sommes les principaux clients.
Un livre à lire — quelles que soient ses opinions et ses certitudes.

Ps : Alain Brossat fait parfois preuve dans son livre d’un sens de l’humour ravageur qui ne laisse pas indifférent — et les uns et les autres : « Au risque d’aggraver mon cas et d’apparaître résolument étranger aux conditions de ce présent qui nous exténue, je poserai ceci : […] je dois avouer ma totale incapacité à comprendre comment un jeune homme instruit et dépourvu de pathologies caractérisées peut-être tenté par la profession de juge. »



Tous Coupat Tous coupables, d’Alain Brossat, éd. Lignes 

Pour en savoir plus :
Christophe Léon
www.christophe-leon.fr


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