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L'écologithèque.com
LA CHRONIQUE LIVRE
du 16 novembre 2009





« Car [en 1965] pendant que les savants soviétiques rêvent de réchauffer l’Arctique, leurs homologues américains songent au contraire à refroidir la planète. »
Un iceberg dans mon whisky, sous-titré Quand la technologie dérape, de Nicolas Chauvassus-au-Louis, dans la collection Science ouverte des éditions du Seuil, retrace en douze chapitres (dont onze consacrés à la petite et grande histoire de différentes technologies) ce qu’on pourrait appeler en simplifiant les « couacs » du progrès ou le bêtisier de la science.
Mêlant l’anecdote, l’explication scientifique, le politique et l’économique,  Nicolas Chauvassus-au-Louis réussit à nous intéresser à ces inventions qui, pour certaines, ressortent parfois du loufoque et pour d’autres du terrifiant.
Docteur Folamour, professeur Tournesol, hurluberlus de tout acabit, Prix Nobel, techniciens géniaux, créateurs givrés, milliardaires, espions, chefs d’État, corrompus, profiteurs, magouilleurs, travailleurs du chapeau et militaires du monde entiers se croisent, s’entrechoquent, s’unissent et se combattent. Une lutte continuelle est engagée pour le «progrès» et la supériorité scientifique et économique. Jeux de chaises musicales. Barbouzes dans les placards. Prince saoudien. Steak de pétrole. Un univers sacrément ubuesque dans lequel la logique et la raison ne sont pas forcément les moteurs principaux — voire pas du tout.
À chaque fois, la première victime de ces « découvertes », «inventions » et « progrès technologiques » se trouve être la Planète. Une Planète qui toujours est considérée comme un frein, un ennemi, un empêcheur de polluer en rond. L’écologie et la sauvegarde du milieu naturelle ne sont jamais que des complications à contourner ou bien à dissimuler.

« Aux Etats-Unis comme en URSS, on utilise les explosions souterraines [nucléaires] pour stimuler les gisements d’hydrocarbures en passe de s’épuiser, rendre accessibles les grandes nappes aquifères, mener des expériences de prospection sismique, ou encore déblayer des terrains afin d’accéder à des filons d’or profonds. »
Dès le premier chapitre, intituler Grands travaux nucléaires, on apprend avec stupéfaction (du moins les moins informés, et c’était mon cas), que les « grandes Nations » ont eu un temps recours à la « force nucléaire » pour la réalisation de grands projets, notamment dans le domaine des travaux publics. On tombe des nues. Fi des dangers des radiations. On prétextera que c’était à une époque antédiluvienne, où la connaissance de l’atome était encore partielle.
Alors, pourquoi ne pas creuser un second canal du Panama à coups de bombes nucléaires ? Et pourquoi ne pas changer le cours des fleuves ? Autant de babioles atomiques que le jouet de la fission autorise.
En réalité, depuis le début du 20e siècle, le progrès technologique ne se réduit-il pas à au simple fait de « pouvoir le faire » ? Peu importe les conséquences, les coûts économiques, les ravages écologiques et humains. Pouvoir c’est dominer — davantage encore en ce qui concerne la science et sa fille aînée la technologie. Une course folle s’est engagée. C’est à celui qui fera mieux que l’autre.

Avec Un iceberg dans mon whisky on apprend que Mohamed al-Fayçal, fils du défunt roi Fayçal, rêvait de mettre des glaçons issus d’iceberg dans son whisky et de garantir à son pays l’approvisionnement en eau potable, ceci en remorquant des morceaux de banquise. Les pétrodollars faisant le reste, il n’est venu à personne l’idée de lui donner un calmant et de lui passer la camisole de force. Que nenni. Le milliardaire a été pris au sérieux. Des experts de tous les horizons ont planché sur la faisabilité du projet. Des conférences ont eu lieu. Des scientifiques éminents ont affirmé que c’était possible. Bientôt, au large des côtes saoudiennes, un chapelet d’iceberg miroiterait sous le soleil. Quand l’argent coule à flot, l’iceberg ne fond pas — en principe...
Il sera aussi question dans Un iceberg dans mon whisky de scientifiques-chamans faiseurs de pluie, de géochirurgie, de gastronomie pétrolière, de transports atomiques et bien d’autres « progrès » technologiques issus que notre imagination de Géotrouvetout. Ce ne sont plus des dérapages, mais plutôt des dégringolades en tout genre.

Le livre de Nicolas Chevassus-au-Louis est écrit dans un langage clair et abordable par tous. L’auteur s’interroge sur les raisons qui font qu’un projet naît, est développé et meurt ou est mis en veilleuse. Il analyse les conditions de leur du succès ou de leur échec.
On trouvera aussi de quoi à s’interroger sur le sort d’une Planète où les hommes, égocentriques, scientistes et irraisonnables, sont toujours prêts à devenir des kamikazes du progrès. La Planète vaut-elle une messe technologique ? Sommes-nous prométhéens au point de nous couper les deux jambes pour courir plus vite ? Sommes-nous les maîtres du monde ou ses tortionnaires ? La technologie mérite-t-elle qu’on lui sacrifie les générations futures ?
Un iceberg dans mon whisky s’il ne répond pas à ces questions à le mérite de nous faire réfléchir sur l’avenir de la science au moment  même où il serait peut-être temps qu’un débat citoyen s’organise sur le sujet. Après tout, comme la guerre qui est chose trop sérieuse pour qu’on la laisse aux militaires, la science et la technologie sont matières trop conséquentes pour les abandonner aux seuls scientifiques.


Un iceberg dans mon whisky (Quand la technologie dérape), de Nicolas Chevassus-au-Louis, collection Science ouverte, éd. du Seuil 

Pour en savoir plus : http://www.editionsduseuil.fr

Christophe Léon

www.christophe-leon.fr


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