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LA CHRONIQUE LIVRE
du 18 janvier 2010



« … la croissance n’est pas une fin en soi. Elle n’est d’ailleurs même pas un moyen car elle a fatigué, elle fatigue, et elle continuera de fatiguer à la fois les hommes et leur environnement. »
 La croissance est une chimère. C’est un os donné à ronger à une population mondiale embrigadée dans l’évolution matérialiste d’une société marchandisée. La croissance est un fléau à la fois pour les hommes et pour la Planète qui, sous le fallacieux prétexte de croître indéfiniment et d’atteindre le nirvana imbécile de la possession pour la possession, est pillée par une minorité. Une Planète dont les ressources épuisables ne tarderont pas à faire défaut. Que ne fait-on depuis 150 ans pour cette fausse valeur qu’est la croissance... Nous lui cédons même notre bonheur au profit d’une jouissance immédiate et sans lendemain. La croissance est une drogue. Elle corrode le corps social, altère les rapports humains et détruit notre unique maison : la Terre.

La décroissance économique, sous-titré Pour la soutenabilité écologique et l’équité sociale, paru aux éditions du Croquant dans la collection Ecologica, s’attaque de front à la croissance en proposant une analyse à la fois théorique et de terrain de ce qu’est la décroissance et de ce qu’elle pourrait changer dans nos vies. Ce livre, parfois ardu mais tellement nécessaire, réunit les textes de différents auteurs aussi bien économistes, politologues, philosophes, chercheurs, ingénieurs…, sous la direction de Baptiste Mylondo.
La décroissance n’est pas seulement un mot dérangeant, c’est surtout un mode d’action et de gouvernance. La décroissance économique s’attelle à la difficile tâche de théoriser et de proposer à notre réflexion un éventail le plus large possible des possibilités et des moyens offerts par le concept de décroissance. La décroissance qui pourrait bien être une alternative efficace aux bouleversements écologiques et sociaux que nous vivons déjà et dont les effets se feront cruellement sentir dans les années à venir si, entre autres, le dogme de la croissance n’est pas battu en brèche.

« Les pays qui ont connu la plus forte croissance sont aussi ceux qui ont vu leur impact écologique augmenter le plus fortement », écrit le philosophe Fabrice Flipo et plus loin : « L’indicateur empreinte écologique montre que le monde utilise 125 % des capacités terrestre renouvelables… »
« Grâce » à la croissance, nous grignotons chaque jour un peu plus notre Planète, mais nous aggravons aussi les inégalités au seul profit des plus riches. La croissance est en fait un système d’exploitation féroce d’une majorité par une minorité. Il n’y a pas de notions d’égalité, d’amélioration des conditions de vie (contrairement à ce qui est dit ici ou là) ou de souci du maintien de la biodiversité dans la course folle à la croissance. La décroissance économique propose a contrario d’opposer au « more » de la croissance le « less » d’une décroissance souhaitée et heureuse : « La décroissance, c’est la réduction de l’influence de l’être humain sur la nature, qui est davantage laissée à elle-même et dont nous reconnaissons qu’elle ne nous appartient pas. »

La décroissance c’est aussi introduire la notion de bonheur dans le calcul du PIB (Produit Intérieur Brut) qu’utilisent les économistes du système capitalisme débridé comme d’un thermomètre pour sonder les fondements de la croissance. Il faut savoir que le PIB ne mesure pas réellement le progrès social ou sociétal ou encore le bonheur de la population, mais davantage l’évolution de la croissance économique. La mort, les accidents, la souffrance ou la maladie le font grimper aussi bien que les ventes de voitures, de guitares ou de scoubidous.
« … les guerres, l’agriculture toxique, les changements climatiques, les marées noires, les dépressions nerveuses ou les cancers, bien que sources de richesses pour certains, imposent des coûts exorbitants qui devrait être soustraits dans le calcul du PIB afin de refléter un progrès sociétal », écrivent Vincent Moreau et Gregor Meerganz von Medeazza, doctorants en sciences et techniques environnementales.

La décroissance n’est pas un hochet qu’agitent sous le nez de la croissance de dangereux illuminés, c’est une idée forte, une proposition concrète pour sortir d’un système mortifère qui nous entraîne inexorablement vers la catastrophe. La Planète ne supportera pas longtemps notre incroyable course folle vers le toujours plus.
Serge Latouche a très justement défini ce que devait être la transformation socioéconomique pour atteindre un niveau de vie raisonnable, une simplicité volontaire et une décroissance acceptable afin de maintenir les grands équilibres écologiques et humains : « Restructurer, Redistribuer, Réduire, Réutiliser, Recycler, Ré-évaluer, Re-conceptualiser et Re-localiser. »

Les auteurs de La décroissance économique abordent avec pertinence des sujets aussi divers que la technologie, le Slow Food, l’habitat groupé, les supermarchés, le(s) bonheur(s) et de nombreux autres encore. L’ouvrage n’est pas seulement technique, il met en lumière certaines expériences, certaines contradictions et certains échecs. La décroissance n’est pas un dogme ni une dictature comme l’est aujourd’hui la croissance économique. C’est une expérience à construire ensemble. Elle tente de replacer l’humanité au sein de la Nature. L’Homme n’est pas le centre du monde mais seulement un de ses attributs. Nous n’avons pas le droit de détruire ce qui nous entoure simplement pour céder aux sirènes démagogiques de la croissance. Croître c’est d’abord s’élever soi-même. Un téléphone portable, un jeu vidéo ou un compte en banque n’ont jamais fait le bonheur de qui que ce soit. Ils ont simplement contribué à améliorer plus ou moins les conditions de vie de quelques-uns. Mais cela justifie-t-il que nous nous sacrifions et sacrifions la Planète à notre désir toujours plus grand de possession, à la cupidité de certains et que nous gagions l’avenir des générations futures ?

La décroissance économique répond aux questions que beaucoup d’entre nous se posent. Le livre ouvre des pistes. Il n’y aura que les accros à la croissance, que ceux qui sont atteints par ce virus, pour ne pas essayer de voir plus loin et d’imaginer un autre monde, plus respectueux de notre environnement, de notre prochain, un monde où le bonheur de chacun fera celui de tous, un monde « réenchanté ». « Il convient simplement, écrit Claude Llena, aujourd’hui, de transformer nos mentalités productivistes pour aborder la décroissance avec convivialité et savoir saisir simplement, dans le respect des valeurs humaines, les bonheurs multiples qui s’offrent à nous. »
La décroissance n’est pas une utopie, loin de là. Contrairement à la croissance, elle défend l’idée d’un avenir commun. Elle réhabilite l’humanité et lui donne une chance de ne pas sombrer dans une marchandisation globale des biens et des êtres. Elle ne signifie surtout pas un retour en arrière. Elle crée les conditions et les outils de demain qui feront de notre Planète une maison vivable, équitable et partagée.


La décroissance économique (Pour la soutenabilité écologique et l’équité sociale), collectif sous la direction de Baptiste Mylondo ,col. Ecologica,  éd. du Croquant 

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