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LA CHRONIQUE LIVRE
du 24 août 2009




« La société dans son ensemble reconnut la nécessité de se confronter à la concurrence du commerce international libéralisé… Cela justifiait par avance toutes les infamies proférées au nom du réalisme économique, une des plus notoires étant le désintérêt vis-à-vis des quatre-cinquièmes de la population du monde, que le développement avait plongés dans la misère. »

Le nom de Max Planck ne dit peut-être rien à une majorité d’entre nous, mais ce sont pourtant ses travaux qui influencèrent et influencent encore notre histoire contemporaine.
Prix Nobel de physique en 1920, Planck avança que l’énergie était émise par la matière sous forme de paquets : les quanta. Une avancée aussi primordiale en physique que le fil à couper le beurre en pâtisserie. À la différence que les quanta changeront l’Histoire du monde et modèleront  l’avenir de la Planète, tandis que le fil à couper le beurre restera dans le domaine de l’anecdotique.
Vaste question que de savoir quel sens donner au mot progrès. Plus complexe encore est de déterminer si le progrès est un bien ou un mal, dans quelles circonstances et pour qui. Un siècle de progrès sans merci, sous-titré : Histoire, physique et Xxe siècle, de Jean Druon dans la collection Négatif des éditions L’échappée, s’attache tout particulièrement à jauger un siècle de progrès au filtre des découvertes des physiciens et notamment celle de Max Planck. Ce qui, à-priori, pourrait paraître rébarbatif, est en réalité passionnant.
En premier lieu en raison de  la forme choisie par l’auteur, qui s’inspire directement d’un film documentaire en six parties produit par France 5 et Culture Production. Le découpage est celui d’un scénario, truffé de commentaires, d’intervenants et d’images venant enrichir le texte.
En second lieu, parce que Jean Druon passe au crible de la science et particulièrement de la physique, un progrès « historique » qui, s’il est gigantesque du point de vue des connaissances, demeure néanmoins « sans merci » et, en fin de compte, le bras armé des pouvoirs et de la domination de quelque bord qu’elle soit.

« Cette étrange attitude n’était pas sans analogie avec celle plus générale de l’esprit humain qui, à mesure qu’il développait son génie, semblait précipiter l’homme à sa perte. »
Le progrès, en général, a-t-il jamais servi l’être humain en particulier ? Il semblerait que le progrès soit directement soumis aux élites et au pouvoir (militaire, politique ou commercial) qu’ils en retirent. Les savants, physiciens ou autres, travaillaient-ils pour le bien de l’humanité ou plus trivialement pour le leur (curiosité, goût de la découverte, compétition, argent…) ? Le progrès ne se résume-t-il pas simplement à ce que nous sommes capables de réaliser à un moment donné ? Je peux donc je fais et… j’utilise. La bombe atomique étant un des passages obligés, parce que techniquement faisable, de ce progrès sans merci.
« Pour l’accomplissement de quelle destinée l’intelligence scientifique de l’homme était-elle la complice consciente ou inconsciente des maîtres du monde ? » Avec le progrès, on voudrait nous faire croire que l’humanité sans distinction partage le même but. En réalité, ce sont les puissants qui partagent un même but : la domination par le savoir, la puissance et l’argent. Le progrès en physique, et notamment la maîtrise des flux d’électrons, permit à ces puissants de contrôler le monde. En naissant, l’électronique allait devenir une nouvelle forme de supériorité et de mise en esclavage, souvent voulues, appelées de tous nos vœux et vécues comme… un progrès. Oui, mais sans merci.

Un siècle de progrès sans merci, de Jean Druon est à la fois un constat et une démonstration que le progrès, notamment dans la recherche fondamentale, n’est pas simplement une découverte stricto sensu mais aussi (surtout) une tentation d’oubli et de désintérêt pour une partie de l’humanité. Le progrès ne profite jamais aux plus pauvres et finit toujours par enrichir les riches. «L’intelligence facétieuse de l’homme venait donc de reconstituer l’histoire de l’Univers depuis sa naissance, nous débarrassant ainsi des vieilles croyances périmées. Elle était parvenue à entendre les rumeurs de cet événement vieux de 18 milliards d’années… Cependant, elle restait sourde aux cris des miséreux. La rationalité se développait en étouffant l’âme qu’elle recouvrait. »
Incroyable mésaventure que celle du progrès sans merci qui laisse la plus grande partie des hommes sur le bord de la route. Là est peut-être l’amorce d’un début de réflexion — envisager le progrès non pas comme une fuite en avant, mais comme une tentative d’amélioration de la condition humaine. Le nucléaire, le four à micro-ondes, le transistor, la mécanique quantique, le fil à couper le beurre sont-ils des progrès utiles (socialement utiles) ? L’utilité sociale d’une avancée technique ne devrait-elle pas être la première des questions à se poser ? La technicité est-elle la seule alternative ? Ce toujours plus qui nous conduit inexorablement au moins absolu, à la dégradation de notre environnement aussi bien d’un point de vue écologique que social.
Un progrès uniforme dans sa conception dont le vecteur et le moteur seraient l’argent aurait partout la même apparence : une normalisation de l’individu et un monde toujours plus violent. Le progrès n’élimine pas la violence, au contraire, il l’exaspère en en changeant la forme.

Jean Druon nous dit que la science détachée de la philosophie n’offre aucune garantie de sagesse, au contraire elle devient une entreprise de contrôle du monde.
« … ce que montrait l’histoire, c’est qu’au contraire les avancées de la physique n’avaient besoin d’aucun projet. Une seule chose suffisait à les produire : l’obligation des hommes de dominer. » Plus encore est sensible cette domination quand le progrès s’allie au monde de la marchandisation et du « libre échange », qui n’a de liberté que de nous contraindre durablement. Le progrès traduit en chiffre d’affaires est certainement le pire des pactes passé entre l’homme de science et l’homme d’argent.
Un siècle de progrès sans merci, de Jean Druon nous donne à voir une facette troublante de notre Histoire contemporaine. Il s’achève sur cette juste et nécessaire invitation : «  Que l’intelligence sociale nous permette de devenir ce que nous aurons choisi de devenir. »



Un siècle de progrès sans merci (Histoire, physique et Xxe siècle),  de Jean Druon, collection Négatif , éd. L’échappée

Pour en savoir plus : http://www.lechappee.org


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À signaler :


La naissance de l’écologie, de Patrick Matagne aux éditions Ellipses, est un ouvrage qui devrait attirer l’attention des passionnés d’histoire et notamment celle des débuts de l’écologie.
C’est en suivant les pas d'Eugenius Warming, biologiste (1841-1924) et de son traité de botanique qui le premier nomma — Oecologie — la nouvelle science qu’allait devenir l’écologie, que l’auteur nous fait pénétrer l’univers de cette branche de la biologie.
Bien que s’attachant à la dimension géobotanique du traité de Warming, Patrick Matagne ne dédaigne pas l’histoire contemporaine de l’écologie et son importance à la fois scientifique, politique et morale.
C’est, entre les lignes, d’une prise de conscience dont il est question dans ce livre et, par l’intermédiaire de l’histoire récente de l’écologie, des choix indispensables à faire pour l’avenir de l’Homme sur cette Planète.

À la fois didactique et explicite, La naissance de l’écologie n’est pas précisément un livre facile, ni de vulgarisation. Il a le mérite de mettre en lumière toute une partie de l’écologie, devenue science, que le grand public ne connaît généralement pas.
135 pages à déguster...


La naissance l’écologie, de Patrick Matagne, col. Parcours LMD , éd. Ellipses

Pour en savoir plus : http://www.editions-ellipses.fr



Christophe Léon

www.christophe-leon.fr


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