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L'écologithèque.com
LA CHRONIQUE DVD
du 28 septembre 2009



C’est l’histoire d’une catastrophe écologique et humaine majeure vue de l’autre côté, celui de l’entreprise responsable et en particulier d’un homme : Jörg Sambeth, le directeur technique de l'usine Icmesa à Seveso, condamné à 5 ans de prison en première instance par le tribunal de Monza.
Jörg Sambeth obtient son doctorat de chimie à l’âge de 26 ans. Il travaille un temps en Allemagne, son pays natal, mais ne peut supporter de retrouver dans sa hiérarchie d’anciens nazis. Il part donc avec toute sa famille pour la Suisse, où il devient cadre du groupe pharmaco-chimique Roche, plus précisément de sa filiale Givaudan.
Belle maison. Poste important. Salaire correspondant. Jörg Sambeth fréquente les huiles, est invité aux soirées fastueuses organisées par le groupe. Le présent et l’avenir semblent sourire à cet homme...
Gambit, de Sabine Gisiger chez Dschoint Ventschr, est un film documentaire remarquable en cela qu’il s’intéresse à un aspect méconnu de cette histoire terrifiante et nous donne la version d’un des principaux protagonistes du drame de Seveso.

Jörg Sambeth était en 1976 le directeur technique d’Icmesa, l’usine dans laquelle une cuve de trichlorophénol explosa, libérant de grandes quantités de dioxine dans l'air et engendrant l’accident écologique que tout le monde connaît. C’est du point de vue de l’ingénieur, dans son intimité familiale que Sabine Gisiger nous invite.
L’homme, qui n’était en fait qu’un pion dans une hiérarchie quasi dictatoriale, n’a pas accepté d’être un lampiste. Il raconte son parcours, sobrement, sans jamais minimiser son rôle. En revanche, Jörg Sambeth a enquêté au sein même de son entreprise après l’accident de Seveso et sa mise en accusation. Il a cherché à comprendre pourquoi.
Pourquoi c’était justement cette cuve flambant neuve qui avait explosé dans une usine vétuste ? Pourquoi les crédits qu’il avait demandés pour la mise aux normes de l’usine avaient été acceptés puis rognés pour n’être plus qu’une pelure ? Pourquoi sa hiérarchie avait tergiversé — 6 jours — avant d’annoncer l’ampleur de l’accident et surtout de quoi il s’agissait : la dioxine ? Pourquoi il devait être un des boucs émissaires ? Pourquoi il devait endosser ce rôle ? Et aussi pourquoi il n’a pas pu venir en aide à sa femme atteinte d’un cancer et morte trois ans après Seveso, ni à ses enfants adolescents à l’époque ?
Gambit raconte l’ascension et la déchéance d’un homme qui n’est ni bon ni mauvais, mais qui a une conscience, qui souffre encore de ce qu’il a et n’a pas fait et dont la compassion n’est pas feinte.
C’est surtout une plongée dans les arcanes d’un monde de requins où l’argent, le pouvoir, la peur, la compromission sont le quotidien.

Jörg Sambeth, au fil de sa narration, documentée d’images d’archives et d’interviews, explique qu’il a découvert que son groupe industriel avait rogné sur la sécurité et sur l’installation du système permettant de produire du trichlorophénol. Une économie de plusieurs millions.
Preuve à l’appui, il énumère des faits. Par exemple, comment le lendemain du drame, le numéro 2 du groupe n’a pas osé déranger le président de la société pharmaco-chimique, en voyage au Brésil, de peur de risquer sa place en lui annonçant la « mauvaise » nouvelle. Comment, par la suite, il a fallu minimiser la situation, taire les causes et finalement avouer du bout des lèvres que la dioxine était responsable du désastre. Une ville, Seveso, isolée du monde, où les enfants furent atteints de maladies dermatologiques et où la faune et la flore paya le prix fort.

Dès le début, le groupe industriel a tenté de minimiser au maximum sa responsabilité. Il a fait, comme c’est le cas la plupart du temps, porter le chapeau à des subalternes. Il a négocié et usé de son influence. Ce qui était un accident majeur est devenu une affaire d’État. Les hommes ont été noyés dans un maelström juridique. Jörg Sambeth a coulé à pique. Sa femme est morte. Ses amis se sont volatilisés. Sa hiérarchie l’a muté. Gambit, c’est l’histoire d’un homme qui n’accepte pas et veut qu’on sache sa vérité.
Il y a aussi, dans ce documentaire, une autre vérité. Celle d’un journaliste allemand qui enquête sur une éventuelle production de dioxine
durant le week-end à l’usine Icmesa, pour le compte de l’armée. Vrai. Faux. La question reste en suspens.
Ce qui intéresse ici, c’est d’assister au processus de la lâcheté. À la rapacité d’un groupe immensément riche qui en veut toujours plus. À la règle immuable de l’entreprise capitaliste : le profit avant tout.
Rien de neuf sous le soleil de Satan. Si ce n’est que Gambit et Jörg Sambeth nous font pénétrer les cercles infernaux d’une catastrophe écologique programmée et d’un drame humain traités en termes de coûts, de procès, et d’image de marque.

Gambit éclaire sous un autre angle Seveso. Se pose alors la question de savoir si, aujourd’hui encore, ces événements pourraient se reproduire à l’identique. Existe-t-il une entreprise où la peur du chef, la cupidité, l’irresponsabilité, la fuite en avant entraîneront de nouveaux drames humains et écologiques ?
Dioxine, nucléaire, manipulations génétiques…




Gambit, de Sabine Gisiger, chez Dschoint Ventschr, DVD

Pour en savoir plus : http://www.dschointventschr.ch


Christophe Léon

www.christophe-leon.fr


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