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L'écologithèque.com
LA CHRONIQUE LIVRE
du 06 mai 2009


« L’écologie n’a toute sa charge critique et éthique que si les dévastations de la Terre, la destruction des bases naturelles de la vie sont comprises comme les conséquences d’un mode de production ; et que ce mode de production exige la maximisation des rendements et recourt à des techniques qui violent les équilibres biologiques.»

André Gorz est connu du grand public pour deux raisons : Lettre à D. un livre paru en 2006 et son suicide en 2007, à quatre-vingt-quatre ans, en compagnie de son épouse.
Mais ce fut avant tout un penseur, un homme libre et, s’il n’en est pas l’inventeur à proprement parler, il est le philosophe qui donna à l’écologie politique une base sur laquelle se fonder. Il est d’ailleurs regrettable que les partis dits “écologiques” ne fassent pas plus souvent référence à André Gorz et à sa pensée. Il est aussi fâcheux que ces mêmes partis s’inscrivent dans la ligne dogmatique et tyrannique de la croissance (verte ou pas) et du PIB, oubliant trop souvent pour des raisons « pragmatiques » (entendre électorales) le lien collectif et la maîtrise de la consommation prônés par André Gorz.
« Il est impossible d’éviter une catastrophe climatique sans rompre radicalement avec les méthodes et la logique économique qui y mènent depuis cent cinquante ans » écrit le philosophe. Une piste à suivre si nous voulons prévenir et minimiser la crise, la vraie, écologique qui ne nous attend plus mais finira bientôt par nous devancer.

Les éditions Textuel en collaboration avec l’Ina nous offre, dans la collection La voix au chapitre, un remarquable livre audio.
Un commentaire (écrit) de Michel Contat nous permet d’entrer de plein pied dans le monde d’André Gorz et nous incite à en savoir davantage sur cet homme que nous connaissons en fin de compte si peu. Le cd audio est constitué d’extraits d’un entretien qu’a eu, en 1991, le philosophe avec Marie-France Azar lors de l’émission À voix nue : grands entretiens d’hier et d’aujourd’hui sur France Culture.
Entendre André Gorz et écouter ce qu’il a à nous dire est une première étape vers la connaissance de l’homme qu’il était et des idées qu’il défendait. Celle-ci par exemple, dans Ecologica (parue en 2008 chez Galilée) : « En partant de la critique du capitalisme, on arrive donc immanquablement à l’écologie politique qui, avec son indispensable théorie critique des besoins, conduit en retour à approfondir et à radicaliser encore la critique du capitalisme. Je ne dirais donc pas qu’il y a une morale de l’écologie, mais plutôt que l’exigence éthique d’émancipation du sujet implique la critique théorique et pratique du capitalisme, de laquelle l’écologie politique est une dimension essentielle. Si tu pars, en revanche, de l’impératif écologique, tu peux aussi bien arriver à un anticapitalisme radical qu’à un pétainisme vert, à un écofascisme ou à un communautarisme naturaliste. » 

Michel Contat, dans son commentaire, nous dit : « Sa conviction  [à Gorz] profonde est que pour penser juste, pour vivre et même ressentir authentiquement, l’individu doit se reprendre contre tous les conditionnements qui l’ont aliéné dès sa naissance et le font vivre à côté de lui-même. » Ne serait-ce pas un possible, une ligne de conduite, vers lesquels nous devrions tendre ? Notre société de consommation qui ne vit qu’à court terme, dans un espace temps qui condamne l’Homme à n’être qu’un client, ne nous conduit-elle pas à marcher à côté de nos pompes, pour le dire vulgairement. André Gorz, lui, nous invite à résister contre tous ceux qui nous dépossèdent de nous-mêmes.
« … nous pourrons vivre mieux en produisant moins, à condition de travailler, de consommer et de vivre autrement. » Vivre autrement ? C’est un peu ce que nous allons être amenés à faire d’ici peu, quoique qu’en disent les aficionados de la loi du marché, de la finance et du développement éternel. Et cet autrement ne sera « viable » que si nous l’anticipons et si nous réinvestissons notre vie pour ne plus la laisser entre les mains des marchands. Vivre autrement, c’est créer du lien social, partager nos biens et surtout assimiler la réalité : vivre dans un monde fini, une planète finie, ne nous permet plus de croître indéfiniment ni de détruire impunément notre seule richesse : la Terre.
« Tout travail forcé, aliéné et mortifiant devient aussi inacceptable qu’une vexation arbitraire, dès lors que l’accumulation du capital, en vue de laquelle tout travail est imposé, ne peut se poursuivre qu’aux prix de destructions, de surconsommations somptuaires et de gaspillage », nous éclaire André Gorz.

André Gorz Vers la société libérée, aura, pour le moins et j’en suis convaincu, un rôle incitateur. Après avoir lu et écouter ce livre audio, vous n’aurez qu’une envie, j’espère : découvrir André Gorz.
Un homme qui écrivait : « La socialisation continuera à produire des individus frustrés, inadaptés, mutilés, déboussolés aussi longtemps qu’elle persistera à tout miser sur “l’intégration sociale par l’emploi”, sur l’intégration dans une “société de travailleurs” où toutes les capacités sont considérées comme des moyens de gagner sa vie », mérite un effort de notre part, un élan de curiosité et une envie de comprendre.
André Gorz encourageait à la maîtrise du désir et à la limitation de la consommation en faveur d’un épanouissement de l’être. Des notions d’ascétisme pas simplement philosophiques mais aussi, et très bientôt, vitales à la préservation de l’espèce et de notre Planète.

André Gorz Vers la société libérée, Commentaire de Michel Contat, 1CD audio d’extraits issus de l’émission À voix nue : grands entretiens d’hier et d’aujourd’hui, de Marie-France Azar, diffusée du 4 au 8 mars 1991 sur France Culture, éd. Textuel & INA 2009


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Supplément de lecture…

L’homme sans, sous titre, Politiques de la finitude, de Martin Crowley aux éditions Lignes est un livre difficile. Un livre ardu qui se mérite. Je dirai même, qui se remâche.

Je mentirais si je prétendais en avoir fini la lecture. J’ai l’impression que L’homme sans ne se prête pas à un achèvement. En premier lieu, je ne suis pas assez calé pour tout comprendre la première fois, ni la seconde, ni… bref, je relis. Mais s’il est une chose dont je suis certain, c’est que ce livre vaut d’être lu. Il vaut tous les efforts qu’on pourra faire afin de l’assimiler et le comprendre. Non, L’homme sans n’est pas une mince affaire : « Définir l’humain à partir de la finitude, c’est proposer l’égalité de tous et de toutes, au niveau même de l’existence exposée où cette égalité se trouve le plus violemment reniée. »

L’homme sans invite à la résistance. S’il n’a, a priori, pas de rapport direct avec l’écologie, ce livre est, peut-être, une manière d’appréhender l’humain à sa juste valeur : fini et donc irréductiblement égal. Il exhorte à la révolte égalitaire, ce qui pourrait tout aussi bien être aussi l’un des messages de l’écologie…



L’homme sans, sous titre,  Politiques de la finitude, de Martin Crowley, aux éd. Lignes, 2009

Christophe Léon

www.christophe-leon.com