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L'écologithèque.com
CHRONIQUE LIVRE
du 25 août 2010




« Partout dans le monde, l’utilisation de stratégies les plus variées — instauration de quotas, restrictions sur les types de matériels et de bateaux autorisés à pêcher, droit de pêche accordé seulement à certains membres de la communauté et limitation des jours de pêches pour ceux-ci — n’a été guère plus qu’une tactique dilatoire pour freiner la course vers l’effondrement des stocks. Nous voici aujourd’hui à “l’heure de rendre des comptes” […] : la capacité de charge d’un trop grand nombre d’écosystèmes a été dépassée. Nous sommes devenus de trop bons pêcheurs et la tragédie s’abat aujourd’hui sur notre pâturage mondial.»
La mer engloutie, sous-titré Le poisson de nos assiettes aura-t-il la peau de la planète ?, paru aux éditions Noir sur Blanc, de Taras Grescoe est une plongée en eaux profondes. Thons, huîtres, lottes, crevettes, méduses, holothuries, requins, plancton, saumons… si l’auteur s’est mis en devoir de goûter à tout, il n’en reste pas moins conscient que ce sera certainement pour certains d’entre eux la dernière fois.
voici un livre qui ne peut laisser indifférent et devrait convaincre le plus grand nombre que la pêche que nous pratiquons est meurtrière et qu’elle entraîne, à court terme, la disparition de nombreuses espèces.
L’homme est devenu le plus grand prédateur des mers, une espèce gloutonne et insatiable qui ne s’arrêtera que lorsqu’elle aura tout dévorer.

« De même que nous protégeons aujourd’hui des parties de territoire en faisant des parcs nationaux, une solution à la crise des océans impliquerait peut-être de sortir de cette longue tradition du pillage libre par les chasseurs-cueilleurs.»
Nos sociétés ont une longue tradition de chasseurs-cueilleurs, et lorsqu’il s’agit de pêche il semblerait que peu (ou trop tard) de gens se sont inquiétés des effets désastreux de l’évolution de la technique et de la surpêche. On a longtemps cru que l’océan était un puits sans fond. Il suffisait de lancer sa ligne ou son filet pour ramener des poissons. On a fabriqué des filets de plus en plus grands, des lignes de plus en plus efficaces et des bateaux pires que des armadas de guerre. Bref le profit immédiat, le gaspillage, la «loi du marché» et le goût du luxe font de cette ressource naturelle un désert.
Dans La mer engloutie, Taras Grescoe parcourt les mers et les océans. Il interroge les acteurs de la pêche, les chefs cuisiniers, les scientifiques. Il édifie au cours de son périple les fondements et les principes d’une nouvelle responsabilité. Une attitude de consommation, de pêche et d'industrialisation « durable », qui ne laissera pas les océans exsangues et les mers mortes. « … manger des espèces du bas de la chaîne alimentaire pouvait être aussi une gratification en soi — et que transformer des poissons aussi succulents que les sardines en engrais, en mascara et en nourriture pour volailles était peut-être un des crimes les plus insidieux et les plus odieux que notre époque perpétrait contre la nature.»
De la même façon que cultiver du blé pour en faire de l’agrocarburant est une honte.

Un bouquet de crevettes en apéritif quel bonheur en été ! Sauf si l’on sait que ces crevettes  sont « … issues d’un bassin aux putrides, bourrées de pesticides, d’antibiotiques et infestées de virus… » Autant dire que manger des crevettes bon marché revient à faire une cure de poisons
De même, découvrir que l’élevage de crevettes détruit les mangroves dans le monde entier devrait mettre un frein à notre appétit.
Dans La mer engloutie il ne s’agit pourtant pas d’effrayer ou de dégoûter, mais plutôt de donner aux consommateurs que nous sommes les moyens de choisir en toute connaissance de cause. Celui qui lira La mer engloutie et continuera à manger du thon rouge ou de la lotte est soit un parfait imbécile soit un inconscient — voire les deux.
Il faut le dire clairement, le constat fait par Taras Grescoe est dramatique (mais pas irréversible). Nous sommes responsables, par nos modes alimentaires et notre surconsommation, de la dégradation des ressources halieutiques. Il ne tient qu’à nous de changer
— ce qui ne s’achète pas ne se vend pas — et de demander le changement.

Ainsi nous sommes des monstres lorsque nous pratiquons le «shark finning», qui consiste à couper les ailerons des requins vivants que l’on rejette à l’eau où ils agoniseront des heures durant. Le touriste qui déguste en Asie une soupe d’ailerons de requin, n’est autre que le commanditaire de cette monstruosité. « Un festin de napoléon ou d’ailerons de requin n’est rien d’autre que de la pure décadence, la ripaille jusqu’au-boutiste et obscène de spoliateurs qui se moquent éperdument de savoir s’il restera quelque chose pour la génération suivante. »
De la même manière, manger du thon rouge « … c’est comme commander du sashimi de tigre du Bengale : un acte décadent et plus qu’un peu amoral. » À une époque où les restaurant japonais se multiplient en France, il serait grand temps de se poser des questions sur cette engouement et sur ses conséquences.

L’auteur, dans La mer engloutie, ne nous dit pas de ne plus manger de poissons, mais simplement d’en manger de manière responsable et respectueuse.
Taras Grescoe a l’excellente idée de faire la liste en fin d’ouvrage des poissons et des fruits de mer qu’il regroupe en trois catégories : « Non jamais », « Parfois, ça dépend » et «Oui sans hésitation».
Voici ceux à ne jamais consommer pour quelques raisons que ce soit : thon rouge, légine australe, cabillaud de l’Atlantique, mérou, flétant de l’Atlantique, marlin, lotte, hoplostète orange, requin et roussette vraie.

La mer engloutie est un livre à lire de toute urgence environnementale.
On n’en sort pas indemne.


La mer engloutie (Le poisson de nos assiettes aura-t-il la peau de la planète ?, de Taras Grescoe,  éd. Noir sur Blanc

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