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CHRONIQUE LIVRE
du 31 mars 2010



« … tout l’enjeu de la crise de cette biodiversité se situe ici, dans ce choix bipolaire : l’avenir se conjuguera-t-il avec ou sans nous ? […]… il lui [la nature] faudra probablement des millénaires pour panser ses plaies et se reconstruire une biodiversité et des écosystèmes en état de fonctionner, mais elle aura le dernier mot, alors que nous, nous nous serons tus depuis longtemps, morts affamés, entretués ou asphyxiés. »
On le voit, Emmanuelle Grundmann, primatologue, l’auteur de Demain, seuls au monde ?, sous-titré L’homme sans la biodiversité, paru chez Calmann-Lévy, n’y va pas par quatre chemins. Son livre, je le dis sans délai, est remarquable dans le sens où il constitue un avertissement que les optimistes considèreront comme catastrophiste et les pessimistes comme inéluctable, mais qui est en réalité salutaire.
Oui, Emmanuelle Grundmann est une lanceuse d’alertes. Il est étonnant, mais surtout décourageant, que ces lanceurs d’alertes se multiplient et que l’opinion publique — nous, les citoyens du monde — bouge si peu et si pusillanimement. Parce que la biodiversité qui est décrite et analysée dans Demain, seuls au monde ?  est tout de même la planche de salut de l’humanité et son seul espoir de survie.

La première partie du livre est une sorte d’inventaire non exhaustif de la biodiversité planétaire, et aussi de la perte de celle-ci. L’occasion pour l’auteur de préciser que « Nous vivons actuellement la sixième crise majeure d’extinction des espèces sur la planète. Nous y sommes plongés, car nous l’avons provoquée. »
Tout au long du livre c’est de cela dont il sera question. Notre rôle dans cette extinction en cours. L’homme devenu le plus grand prédateur qu’ait connu la Planète. Un super-destructeur qui scie la branche sur laquelle il est assis et, voyant son semblable chuter de l’arbre, continue de scier de plus belle.
Demain, seuls au monde ? est truffé de petites histoires et de Grande Histoire, la nôtre. Emmanuelle Grundmann nous conte, littéralement, la biodiversité. Sous sa plume nous voyageons d’un continent à un autre, d’un pingouin à un gène, d’un être unicellulaire à un thon rouge.
À chaque page on s’émerveille des dons de la nature, de la gratuité de ses ressources et de la prolifération du vivant. Mais aussi comment ne pas s’indigner en pensant que nous sommes responsables de la plus grande gabegie de tous les temps. À défaut de savoir réguler nos besoins et d’expérimenter une véritable commensalité entre nous et la Nature, nous mangeons notre Planète plus rapidement qu’elle ne peut se régénérer. Nous détruisons la biodiversité, souvent sans nous en rendre compte, mais de trop nombreuses fois sciemment. Pour l’argent. Le pouvoir. Le profit immédiat et facile. « L’homme est dès lors devenu une espèce invasive, pillant ressources jusqu’à épuisement, menaçant une cohorte d’autres espèces, pour ne pas dire la plupart, déréglant le climat et polluant les sols, l’air et les eaux. »
Le propos est virulent, mais nécessaire. Nous n’en sommes plus à tergiverser ni à nier nos responsabilités. C’est bien parce que nous sommes des êtres qui nous disons « supérieurs », que notre implication dans le sauvetage d’une biodiversité mise à mal est un devoir pour l’humanité. Nous ne pourrons pas dire à nos enfants que nous ne savions pas, parce que nous savons — Homo sapiens sapiens, l’homme qui sait qu’il sait. Plus encore, nous avons la possibilité de changer nos comportements, de changer la société, d’être à notre place au sein de la Nature et non pas au-dessus, ou plus encore sur elle, pesant de notre poids considérable.

« Derrière les trois causes évoquées de la disparition des espèces s’en cache une autre qui a pour noms économie de marché et mondialisation. » La biodiversité est la constituante des biens communs de l’humanité. Vouloir se l’accaparer ou la détruire pour des raisons marchandes et une vision de la société, qui s’apparente à un vaste marché libéré de toutes contraintes, est un écocide.  « Les écosystèmes sont peu à peu verrouillés et pillés par les industriels. En favorisant l’enrichissement à tout prix et à court terme, nous courons au suicide… »
Comment imaginer que « Cinq multinationales semencières possèdent 75 % des semences potagères et dix groupes détiennent 50 % de toutes les semences mondiales. » Les brevets sur le vivant, la manipulation des gènes, la pollution des nappes phréatiques et des mers, l’exploitation sauvage des forêts primaires, la sur-pêche, le nucléaire : « L’appétit de l’homme aura-t-il raison de la biodiversité ? À ce rythme, on peut craindre que forêts, savanes, zones humides, déserts, lacs, estuaires, mers et océans ou encore prairies et montagnes aient disparu ou soient sur le point de disparaître à l’horizon 2100. »
2100 est ici donné comme un marqueur. Mais il se peut aussi que cela survienne plus tard ou… plus tôt. La parabole mathématique du nénuphar est là pour nous rappeler que les changements peuvent survenir du jour au lendemain.

Demain, seuls au monde ? est un livre qui nous renvoie à notre condition.
Allons-nous continuer à hypothéquer l’avenir de générations futures ? Quand prendrons-nous, et je parle de la majorité, conscience que nous asphyxions la Planète par nos activités et par nos choix de société ?
« Désormais, il ne s’agit plus de penser à ce que nous pouvons extraire de la nature, mais à ce que nous pouvons apprendre d’elle. » L’espoir existe. Il ne tient qu’à nous de faire preuve… d’humanité.

Emmanuelle Grundmann a écrit un livre non seulement nécessaire, mais beau. La biodiversité est d’une beauté qui nous dépasse. Nous n’avons plus aucun droit sur elle, seulement des devoirs.



Demain, seuls au monde ? (L’homme sans la biodiversité, de Emmanuelle Grundmann, éd. Calmann-Lévy

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