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L'écologithèque.com
LA CHRONIQUE LIVRE
du 9 octobre 2009




« Dans cet univers où les choix technologiques deviennent de plus en plus des choix sociopolitiques, la résistance acquiert une légitimité inédite… Le détour par quelques expériences passées, à la fois oubliées et méprisées, offre une voie de passage pour ressourcer la critique sociale et décoloniser nos imaginaires enfumés. »
Rétrogrades, passéistes, mauvais coucheurs, obscurantistes, réactionnaires, arriérés, vieux schnoques, j’en passe et des moins tendres. Tous ceux qui, un jour, ont été copieusement traités de noms d’oiseaux parce qu’ils émettaient un doute quant à l’utilité ou le bienfait d’une technique, trouveront dans le livre de François Jarrige — Face au monstre mécanique, sous-titré Une histoire des résistances à la technique, chez IMHO dans l’excellente collection Radicaux libres — une raison de décomplexer. Ils verront que les résistances, dans le temps et les formes, n’ont pas été, comme l’insinue à tort le pouvoir dominant et les scientistes éminents, le fait de pauvres cloches en mal de retour à la bougie.
François Jarrige dans son introduction donne le ton à ce que sera son essai : « Il s’agit de montrer l’historicité des attitudes de refus face à la technique, par-delà les répressions et les disqualifications qui n’ont cessé de les accompagner, jusqu’à les rendre invisible. »

Articulé en trois parties, l’historien nous invite à remonter le temps. Premier chapitre : L’ère du soupçon, époque proto-industriel, où le progrès de la mécanique et de la technique n’était pas encore considéré comme une panacée universelle.
En Chine ancienne : « La science avait un caractère officiel, les savants et ingénieurs étaient des fonctionnaires qui subordonnaient les réalisations mécaniques à d’autres fins que la seule accumulation du profit qui s’imposera, en Occident, avec le capitalisme et le triomphe du marché. »
Jusqu’aux titulaires de brevets d’invention qui furent assimilés à des profiteurs et à des tricheurs. Mais les grands groupes qui brevettent le vivant n’en sont-ils pas ? Les industriels qui déboulonnent la nuit leurs monstres mécaniques pour les réinstaller dans des pays moins regardants sur les droits sociaux et humains, ne sont-ils pas aussi des tricheurs ?
Ce seront d’abord les paysans qui se révolteront contre des machines qui les privent, déjà, de leurs modes de culture vivrière. Un exemple étrange : la faux. Elle fut longtemps combattue par certains paysans qui préféraient la serpe. À première vue, on serait tenté de voir dans leur résistance un atavisme rétrograde ou la force des habitudes. François Jarrige nous démontre le contraire. La faux coupant plus à ras que la serpe, les femmes ne glanaient plus autant, et c’était toute une « industrie » parallèle de subsistance qui disparaissait.
Le paysan est un excellent baromètre des luttes contre la technique et la mécanisation. Ce sont eux, à travers des groupes comme la Confédération paysanne, qui ont joué, de nos jours, le rôle de lanceur d’alerte pour ce qui concerne les OGM.
On notera aussi des oppositions très actuelles, telle celle du Vicomte De Bonal : « il y a quelque contradiction à ne se servir que des machines pour produire, et à demander beaucoup d’hommes pour consommer, en réduisant en même temps au plus bas prix possible le salaire. » Travailler plus. Gagner moins. Consommer davantage. Quadrature du cercle qui finira bien par détruire la société et, surtout, la Planète.

Dans le chapitre suivant, L’âge de l’industrialisme, Face au monstre mécanique interroge les résistances à un moment où la machine se transmue en un dieu absolu, et fait donc que « Dans ces conditions, les résistances au changement techniques perdent peu à peu de leur légitimité pour devenir des manifestations sacrilèges de l’ignorance et de la barbarie. »
L’auteur, en multipliant les exemples, tend à montrer que la résistance face au monstre mécanique était majoritairement le fait d’hommes et de femmes au cœur des problèmes de leur siècle. Qu’il ne s’agissait jamais d'ignares, mais bien de techniciens, d’ouvriers, d’employés qui combattaient un progrès peu soucieux des hommes et que « L’accusation fréquente d’obscurantisme ou de résistance aveugle au changement n’est bien souvent que l’illustration de la propre ignorance de ceux qui l’énoncent. »
Cet âge de l’industrialisme sera aussi l’entrée « … de la techno-science occidentale… dans une phase impérialiste… se répandant sur la planète. » Ce qui, entre autres, permit à des populations, le plus souvent colonisées, d’apprendre à se servir de ses nouvelles techniques. La modernisation industrielle leur fournissant des objets « modernes » — machines, armes, fer. Résultat, l’ère du monstre mécanique engendre un pillage du monde et des ressources naturelles jamais atteint jusque là. « Dès 1914, les grands animaux des steppes russes et des pleines américaines avaient été décimés, et la déforestation causait des ravages en chine et en Inde. »
On le voit, les bienfaits rabattus du progrès ne font pas que des heureux. À ceux qui pensent que c’est sur la durée que les techniques, techno-sciences ou autres nanotechnologies seront bénéfiques, il faudrait leur demander ce que feront nos descendants des déchets radioactifs, comment ils survivront au changement climatique, à la fonte des pôles et bien d’autres joyeusetés, où plutôt, inconvénients "inévitables" issus de l’inexorable, paraît-il, marche en avant du progrès.

Le troisième chapitre s’intitule Le temps des catastrophes. Il serait à lui seule une raison de lire Face au monstre mécanique. Plus court que les précédents, mais très dense, il s’ouvre sur une nouvelle ère de la résistance à la technique.
« À l’heure de la menace nucléaire, de la dépression économique et du spectre de la crise écologique, la question posée est désormais celle des risques et de la catastrophe à venir. »
Si pulvériser des dizaines de milliers de personnes en un millième de seconde, comme à Hiroshima, est de l’ordre du progrès technique, si remettre le couvert à Nagasaki est un passage obligé pour l’amélioration de nos conditions de vie, alors oui la techno-science est un bienfait...
Quelques noms synonymes de progrès techniques : Bhopal, Minata, Tchernobyl, Seveso… La liste est longue.
J’ai l’habitude de souligner les passages qui me semblent particulièrement intéressants. Dans ce chapitre, il faudrait tout souligner, du début à la fin.
On découvre. On apprend. On s’interroge.

Les résistants à la technique ne sont pas seuls, ni dans le temps, ni dans l’action. C’est une des leçons de Face au monstre mécanique. L’originalité de ce livre est de redonner à la résistance à la technique une place dans l’Histoire et surtout de la redéfinir dans son objet et ses modes opératoires.
Dans sa conclusion, François Jarrige souligne : « Mais, plutôt que les actes de barbaries et d’ignorance tant dénoncés, les résistances au monstre mécanique s’apparentent le plus souvent, hier comme aujourd’hui, à des appels à faire entrer les techniques en démocratie… »

Un livre érudit et passionnant.


Face au monstre mécanique (Une histoire des résistances à la technique), collection Radicaux libres, éd. IMHO

Pour en savoir plus : http://www.imho.fr


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À signaler :




À signaler pour ceux qui désireraient avoir sous la main un livre regroupant la synthèse des connaissances actuelles en matière d’écologie : Écologie, paru chez Vuibert.

Développant de manière concise et relativement abordable les domaines de l’écologie moderne (écosystèmes, populations, écologie appliquée, etc.) Écologie, s’il se veut savant, n’en est pas moins un ouvrage que tout un chacun pourra consulter sans être titulaire d’un doctorat.
S’il s’adresse d’abord aux étudiants, le lecteur qui souhaite approfondir ses savoirs, et surtout approcher l’écologie au plus près, ne devrait pas faire l’impasse sur une telle somme d’informations.
Rien ne vous empêche, non plus, de l’offrir à votre maire, à votre député ou un chef d’entreprise. Il n’est jamais trop tard pour un décideur — à une époque où l’écologie est souvent réduite à des formules tapageuses (taxe carbone, développement durable, croissance verte…) — de se documenter.

Écologie (manuel de synthèse), de Wolfgang Nentwig, Sven Bacher & Roland Brandl, éd. Vuibert

Pour en savoir plus : http://www.vuibet.fr 


Christophe Léon

www.christophe-leon.fr


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