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L'écologithèque.com
LA CHRONIQUE LIVRE
du 16 avril 2009


« L’idéal capitaliste se révèle ici : un univers où les moyens seront parfaitement ajustés aux fins, d’où sera donc éliminé ce facteur d’imprécision, de flou, d’hésitation, de poésie, de jeu, qu’est le théâtre que se jouent les humains quand ils échangent de la nourriture, du désir, du feu ou de l’esprit. Si l’on admet l’hypothèse que le langage est une part inséparable de l’humain, le capitalisme veut éliminer l’humain. »

Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, d’Hervé Kempf fait suite à l’excellent Comment les riches détruisent la planète, du même auteur. Ce livre est d’une rare intelligence, d’un exceptionnel pouvoir “éveilleur”, d’une grande maîtrise des idées, des concepts et des solutions à apporter au désastre écologique engendré par le capitalisme et l’oligarchie au pouvoir.
Pour les esprits chagrins — toujours prêts à ridiculiser le premier écologiste indocile en l’assimilant à un homme du passé, un rétrograde s’éclairant à la bougie et vivant dans une grotte — une précision s’avère nécessaire : Hervé Kempf est journaliste au Monde, il s’intéresse depuis longtemps de près, de très près, à la question écologique ; plus précisément à la manière dont une minorité d’oligarques détruit la planète pour la maximisation de ses profits, dépèce le lien social pour mieux dominer l’individu, assassine la famille à des fins mercantiles, ruine l’agriculture paysanne et fait supporter à la biosphère tout le poids d’une consommation outrancière. Hervé Kempf n’est pas un doux rêveur post-soixante-huitard vêtu de peau de bête, se nourrissant de fromage de chèvre qui pue, instruisant sa descendance des bienfaits d’un marxisme léninisme à tendance baba-cool.
Ceci posé, Pour sauver la planète, sortez du capitalisme pourra se lire — même pour les plus réticents à toute forme d’écologie préventive, ne serait-ce que pour éclairer un chouïa leur lanterne nucléaire — pourra se lire donc, d’une seule traite, tellement sa lecture captive, instruit et parfois dérange nos conformismes par ce qu’il dénonce d’injustices et de sens commun dévoyé.

La première partie est un inventaire, un état des lieux avant disparition. Car le capitalisme, cette machine à créer du malheur éternel en échange d’un profit temporaire, est en voie de disparition. Oui, chers boursicoteurs et autres zélateurs des OGM, pourfendeurs de la vocation nucléaire de la France, spéculateurs, corrupteurs, productivistes à tout crin, oui cher Homo capitalistus le capitalisme va s’autodétruire dans les quelques années à venir.
Nous sommes entrés dans l’ère de l’anthropocène selon la Société géologique de Londres. L’humanité est devenue un agent géologique à part entière, note Hervé Kempf. La question n’est plus de savoir quand (bientôt) mais de quelle manière nous allons sortir du capitalisme. En douceur ou par la violence ?
Tout le sujet du livre d’Hervé Kempf est de nous mettre en garde. Si nous ne prévenons pas cette sortie par une prise en compte de la crise écologique et du poids que nous faisons supporter à la biosphère du fait, notamment, de nos émissions de CO², et par une mise en perspective de la valeur sociale de l’être humain en opposition à sa valeur strictement individuelle de consommateur lambda tout juste bon à augmenter la croissance et le PIB par ses achats compulsionnels, nous fonçons tête baissée vers des lendemains qui déchantent — voire une extinction de l’espèce, à l’instar des dinosaures.

« Le capitalisme est le racket légitime organisé par la classe dominante. » C’est un spécialiste qui s’exprime : Al Capone, comme nous le rappelle Hervé Kempf. Dans son chapitre sur la névrose des marchés, l’auteur passe en revue les déséquilibres enfantés par un capitalisme sans foi ni loi : perte du lien social, privatisation de l’espace public, dissolution de la famille, etc. Nous découvrons ce que nous avons chaque jour sous les yeux sans jamais réussir à l’analyser — parce que nous n’en avons pas le temps ou les capacités, mais aussi parce qu’on nous a passablement bourré le crâne depuis des dizaines d’années avec les  bienfaits d’une consommation à outrance, un démagogique « travailler plus pour gagner plus » pour viatique, et aussi l’obligation d’être à la pointe de la technologie, un téléphone portable greffé à l’oreille et une télévision dans le ventre en guise de nourriture spirituelle.
Hervé Kempf nous éclaire : le capitalisme veut tuer la société en supprimant tout ce qui suscite l’échange et la solidarité. Pour cela, il détient l’arme absolue : la technique, qui accélère la productivité au détriment du lien, vampirise les esprits et détermine les comportements. Internet, l’ordinateur, la télévision — autant d’armes entre les mains du capitalisme pour asseoir sa domination mais aussi… sa perte.

Plus loin, l’auteur appuie sa plume là où ça fait mal : la croissance verte. Par de maints exemples, explications et mises en lumière, Hervé Kempf nous instruit sur le mirage qu’est le concept de la croissance verte quand il est laissé sous l’entière domination d’une oligarchie qui s’est emparée de l’écologie comme d’un nouveau moyen de réaliser des profits, d’accroître sa richesse et d’asseoir encore et encore sa domination. La plus évidente manipulation, la plus terrifiante et la plus préjudiciable pour l’humanité étant le tout nucléaire dont nous sommes, Français, les chantres incontestés par l’intermédiaire de notre représentant national, le Président de la République actuel, VRP hors classe du lobby nucléariste.
« Les nucléaristes imposent au futur une charge correspondant au bénéfice du présent, sans pour autant démontrer qu’il garantit un meilleur avenir », écrit justement Hervé Kempf.

Un savoureux Intermède vient à point pour nous arracher, si c’est encore possible, un sourire devant le comportement corporatiste ou simplement stupide de certains de nos intellectuels médiatiques, en particulier de l’inénarrable Claude Allègre et du doctoral philosophe Luc Ferry.

Le dernier chapitre de Pour sauver la planète, sortez du capitalisme s’intitule La coopération ou le despotisme. Hervé Kempf y propose des alternatives dont il  faut dès maintenant user pour sauver la planète d’un désastre écologique :  taxer les riches, le courage de la lenteur, la culture du jardin planétaire et quelques autres encore, qui sont autant de pistes à emprunter et à découvrir. Et nous ne pouvons que souscrire au plaidoyer humaniste de l’auteur quand il écrit : « La modernité est dorénavant plus dans l’intelligence de la relation sociale organisée autour de l’objet que dans l’objet lui-même. »

Lire est un luxe paraît-il, nos bibliothèques ne devraient être remplies que de livres jamais ouverts, seulement achetés pour soutenir l’industrie du papier. Lire nous distrait de notre tâche de consommateur, de notre devoir de relancer la croissance, d’augmenter le PIB. Lire nous soustrait à notre obligation de produire de la richesse individuelle au détriment du collectif. Mais lire est avant tout un acte subversif, qui peut être constructeur et créateur de liens. Lire Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, d’Hervé Kempf, est une initiative citoyenne à inscrire dans une prise de conscience collective. L’enjeu de celle-ci n’est autre que la survie de notre planète.

Ps en forme de petite anecdote personnelle : en mars 2007, j’ai participé à un débat organisé par la RTBF dans le cadre de la Foire du livre de Bruxelles. Hervé Kempf avait été annoncé et fut finalement remplacé par le Président du parti Écolo belge, Jean-Michel Javaux. En lisant les livres d’Hervé Kempf, je ne peux que regretter de n’avoir pas rencontré l’auteur à cette occasion. Son « remplaçant » montra, ce jour-là, l’image d’un homme politique utilisant la langue de bois, écolo mais pas trop et totalement inscrit dans le cadre d’un capitalisme dominateur, même si M. Javaux l’assaisonnait d’une pincée de croissance verte sans, je crois, trop y croire lui-même…



Christophe Léon
www.christophe-leon.com


Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, Hervé Kempf, Collection L’histoire immédiate, Le seuil 2009.

Voir aussi le site : www.reporterre.net