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L'écologithèque.com
CHRONIQUE REVUE
du 20 octobre 2010



« La revue Kitej continue le chemin ouvert par la revue Mortibus. Critique du capitalisme incarné (2006-2009), stoppée à son onzième numéro […] Indexées sur l’argent et les valeurs marchandes et financières, prises dans les engrenages de la machinerie échangistes du capital et assimilées de force aux principes de rendement, d’entreprise économique et de concurrence permanente, la vie et ses productions ne sont-elles pas dans le même temps indexées sur la production de la mort, sur l’anti-production ? »
Kitej est née. Grande sœur de feu Mortibus (dont le dernier excellent numéro a été ), elle lui succède dans des circonstances douloureuses.
Kitej n’en est pas moins dans la lignée de Mortibus tant en ce qui concerne son contenu que sa réalisation. Ce premier numéro est consacré à la « vie mutilée ».
« Se peut-il que la vie ne vive pas ; qu’elle soit viable sans être vivable ? Quelles sont les conditions et les conséquences de ce genre d’éclipses de vie ? Quels évidements la vie subit-elle au quotidien ? Quelles lumières de la vie subsistent malgré tout ? »

Kitej, autant le dire tout de suite, est une revue exigeante. Elle demande un effort de la part du lecteur qui est appelé lui aussi à contribution. Il ne s’agit pas de lire à vide mais à plein, et ce plein nécessite une certaine « ardeur » et un certain « courage ».
Peut-être faudra-t-il ouvrir un dictionnaire, relire plusieurs fois un morceau, faire des retours en arrière, des bonds en avant, abandonner, revenir, s’agacer, s’émerveiller, ronchonner ou pleurer — oui, j’ai pleuré, exactement de la page 235 à la page 281, ces 46 pages-là m’ont fait (à cinquante et un balais, à un âge déjà bien érodé par un cynisme facile et caparaçonné par la vie) chialer comme une madeleine —, mais Kitej remplira son lecteur d’une substance rare, d'une plus-values qui pour une fois n’aura rien à voir avec les cours de la bourse.

Il est beaucoup question de Vladimir Jankélévitch dans Kitej avec les contributions de Françoise Schwab et d’Isabelle de Montmollin, dont est extrait ce passage : « En définitive, nos modernes démesures, extrémismes en tout genre, conceptuels, sportifs… ainsi que la violence, plus que jamais explosive, ne sont qu’une tentative désespérée, à la mesure de la folle conscience de notre époque, pour retrouver une pureté, une intégralité qui n’appelle que la belle liberté de l’instant et advient sans y penser !… »
Kitej est un repère, une caverne, un lieu de sabotage, de rencontres textuelles et artistiques, une poche de résistance à la fois culturelle et politique, à l’exemple de la contribution de Nicolas Zurstrassen, Culture et biopolitique de l’envoûtement : « Cette droite veut battre à la course le train de la mondialisation en se recroquevillant sur le vélo France, comme le Surmâle de Alfred Jarry, mort depuis longtemps mais continuant sur sa folle lancée. Cette France ubuesque, autophagique, nous désole. »

Kitej est ponctuée, balisée, de collages, dessins, peintures et sculptures qui cimentent les 400 pages de l’ouvrage.
Roger Dadoun, Cédric Demangeot David Christoffel et de nombreux auteurs, sociologues, maître de recherches et plasticiens (ainsi qu’un Désagrégé de Lettres) ont contribué à ce numéro 1.
Mais aussi Fabien Ollier, directeur de la publication, avec La vie en plein cœur, témoignage empreint d'amour et de douleur, d'une rare intelligence et d'une pudeur magnifique, duquel j’extrais ce passage : « Chaque jour donnait lieu à un nouvel évidemment infinitésimal qu’elle éprouvait sans dire un mot, mais qui plaquait sur son visage un voile de tristesse inconsolable et gravait au fond de ses yeux une mélancolie précoce. Trop rare sont les œuvres de culture qui résiste à ce regard d’enfant qui se sait disparaître. […] Durant la maladie mortelle de Lomé, j’ai eu souvent le sentiment que tout n’était que philosophie de bien portant, art en bonne santé, abstraction faite de l’homme vivant, cette “animal malade” selon Hegel. »
Si je n’avais lu que ce texte de Fabien Ollier, Kitej aurait déjà eu sa raison d’être, m’aurait déjà « rempli », mais l’envie, la curiosité puis le besoin ont fait que je me suis plongé dans Kitej, qui a rejoint Mortibus à côté de mon lit, par terre (je sais, ce n’est pas très révérencieux mais je n’aime pas les bibliothèques où les livres ne sont souvent qu'un élément de décor), et vers laquelle dans les prochains mois je reviendrai sans cesse.

Revue singulière, complexe, « explosive », Kitej est en faite une marmite où il fait bon mijoter.
À lire impérativement.



Kitej
, revue annuelle, éd. asso. Mortibus

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