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L'écologithèque.com
LA CHRONIQUE LIVRE
du 15 février 2010





« … il est temps que tous ceux qui ont à cœur une planète et une humanité viables et qui savent bien que cela est contradictoire avec le capitalisme et le productivisme, sortent de leurs egos individuels ou collectifs et recherchent moins une unification qu’une composition politique, une tension entre positions proches mais différentes dont le déséquilibre créateur ouvre des lignes de fuite pour sortir de ce système inhumain. »
C’est l’ultime proposition que fait Stéphane Lavignotte dans son ouvrage La décroissance est-elle souhaitable ?, paru dans la nouvelle collection Petite encyclopédie critique des éditions Textuel. L’auteur consacrant le dernier chapitre de son livre à sa propre analyse des moyens, des habitudes et des co-habitudes à mettre en œuvre afin que la décroissance  non seulement
soit souhaitable mais souhaitée. Il aura auparavant offert une vision panoramique de l’idée de décroissance et des acteurs qui depuis quelques années oeuvrent à conceptualiser et à faire de celle-ci une alternative viable et « sensée » au monde productiviste et capitaliste.

La critique de Stéphane Lavignotte est empreinte d’empathie ce qui, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ne l’empêche aucunement de souligner les contradictions et les mauvaises directions qu’empruntent parfois les animateurs du projet décroissant.
Trois de ceux-ci constituent la base référentielle sur laquelle l’auteur s’appuie, documentant et argumentant autour des thèmes majeurs des décroissants : Serge Latouche (l’historique), Paul Ariès (le politique) et Vincent Cheynet (le théoricien militant). Trois figures incontournables de la décroissance qui s’unissent ou s’opposent au travers d’une vision parfois conflictuelle.
La décroissance est-elle souhaitable ? n’est pas seulement un panégyrique de la décroissance, mais une discussion philosophique, politique et citoyenne autour de ce qui pourrait bien être l’idée forte de ce 21e siècle.

« Vincent Cheynet pointe que le développement durable faut également partie de ces réponses techniciennes fonctionnant sur le monde décrit par Ellul : des solutions techniques à un problème culturel ; des réponses inadaptées qui ne font qu’amplifier les problèmes… » Le «développement durable» est devenu la tarte à la crème de ceux qui veulent s’approprier à leur profit l’idée, de plus en plus prégnante, du besoin vital de « sauver » la planète, et nous-même, des ravages écologiques et du pillage systématique des ressources naturelles dont nous sommes malheureusement les principaux responsables. Le « développement durable » est un des artifices de la société productiviste pour créer un nouvel outil de rapport, un nouveau moyen de faire payer aux autres la « casse » écologique tout en engrangeant impunément les bénéfices résultant de celle-ci.
Il est regrettable que certains écologistes et « gens de gauche » se soient laissés prendre par ce concept vaseux et informe, s’attachant (ou sens d’être lié) à ce slogan et allant jusqu’à prôner une « croissance verte », véritable oxymoron pseudo économico-écolo.
La décroissance, vue d’un mauvais œil par les ultra-libéraux et autres tenants d’un marché global, est trop souvent réduite au mot. L’idée majeure qu’elle véhicule — du partage, du lien (plus de liens moins de biens), de l’évaluation «sincère» de nos besoins et de la prise en compte du l’usage et du mésusage dans nos choix quotidiens de consommateurs — a de quoi à faire trembler sur ses bases le dogme de la croissance infinie. 

« Contrairement à ce que décrivent certains reportages, la simplicité volontaire ne se résument pas à la réduction de la consommation, l’objecteur de croissance n’est pas un “décroissant” selon le terme forgé par les médias : “ Dernier serait quelqu’un qui refuse à être un gros consommateur mais s’accepte en petit consommateur, quelqu’un qui n’imagine pas un autre monde mais le même en moins. [Paul Ariès] ” » L’objecteur de croissance s’envisagerait donc avant tout comme un être culturel, porteur d’un sens nouveau de lui-même afin de vivre mieux. La décroissance ne devrait-elle pas en premier lieu s’imposer comme un retournement de nos modes culturels, comme  la réalisation d’une vie « différente », davantage articulée autour de l’idée de responsabilité individuelle et collective, par l’intégration d’un futur dont nous serions les garants ? Décroître pour mieux se préserver, pour vivre plus et laisser vivre les générations à venir. Plus qu’une politique ou un système, la décroissance ne s’avère-t-elle pas être une philosophie humaine participative d’une certaine conception de la Nature et de sa durabilité ?

« Le mot d’ordre de la décroissance a ainsi surtout pour objet de marquer fortement l’abandon de l’objectif de la croissance pour la croissance, objectif dont le moteur n’est autre que la recherche du profit par les détenteurs du capital et dont les conséquences sont désastreuses pour l’environnement. [Serge Latouche] » On parle alors d’a-croissance, et Serge Latouche fait le parallèle avec l’a-théisme pour parler de l’abandon d’une foi ou d’une religion, celle de la croissance, de l’économie et du développement. Stéphane Lavignotte de relever avec pertinence : « Justement parce qu’il est question de rompre avec la colonisation de notre imaginaire, admettre aujourd’hui que la décroissance peut se faire sans décroissance du PIB, n’est-ce pas se priver un peu vite d’un levier qui a montré son efficacité polémique pour obliger la gauche à réfléchir à la remise en cause  de la croissance et les Verts à sortir — un temps ? — du piège du développement durable ? » — la production de dissensus permettant de « sortir  d’un économisme envahissant. »

La décroissance est-elle souhaitable ? de Stéphane Lavignotte est une très stimulante critique de la décroissance, et sa conclusion, en moins de cinq pages, ouvre des « lignes de fuite » particulièrement pertinentes vers une « composition des rapports de forces », vers une «révolution chaque jour de façon partielle, dans les rapports familiaux, amoureux, de travail, révolution subjective…»
Loin d’être refermé sur lui-même et sur une conception ethnocentrique, Stéphane Lavignotte dépeint un tableau à la fois complexe et vivifiant d’une décroissance plurielle, humaine et porteuse d’espoir à la fois pour la Planète et pour ses habitants.

À noter dans la collection Petite encyclopédie critique — dirigée par Philippe Corcuff et Lilian Mathieu et créée en ce début 2010 — la parution de trois titres en complément de celui de Stéphane Lavignotte : Le capitalisme est-il indépassable ? de Cédric Durand, Peut-on être radical et pragmatique ? de Irène Pereira, et Les années 70, un âge d’or des luttes ?  de Lilian Mathieu.



La décroissance est-elle souhaitable ?, de Stéphane Lavignotte, col. Petite encyclopédie critique, éd. Textuel



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