Aller sur la page d'accueil de
L'écologithèque.com
LA CHRONIQUE LIVRE
du 16 juin 2009



« Une France qui se lève tôt, c’est une France qui ne cherche pas à dégager des espaces d’autonomie, qui, d’une certaine façon, pense moins et qui, de la sorte, n’a plus d’autre option que de gagner plus pour consommer plus. Or, gagner plus ne sert à rien si l’on ne peut pas en profiter le soir ! »

Avant d’être un homme politique, membre du parti des Verts, Alain Lipietz est une tête — une tête bien faite.
Alain Lipietz pense juste et exprime sa pensée avec la précision d’un orfèvre. Il en cisèle les contours afin que toutes les facettes rayonnent d’intelligence. C’est aussi par là que, parfois, le bât blesse. Trop de pénétration peut créer un sentiment d’élitisme. Pertinence d’analyse ne rime pas forcément avec pouvoir de persuasion.
Si j’ai beaucoup aimé l’efficacité de la démonstration de Face à la crise : l’urgence écologiste, je me suis aussi demandé s’il ne fallait pas être d’abord un convaincu pour se laisser prendre dans les mailles du filet d’Alain Lipietz.
La lecture de cette conversation avec Bertrand  Richard n’est pas toujours simple, elle a pourtant le mérite d’être passionnante. En premier lieu parce qu’elle va au-delà d’une écologie politique stricto sensu en la trempant dans l’eau claire d’une autre idée du bonheur, dans un « New Deal écologiste : travailler moins et mieux, en faisant des économies d’énergie et en passant plus de temps à des activités culturelles et associatives. »

Il faut attendre presque 90 pages sur 141 pour qu’Alain Lipietz nous parle d’écologie et de son projet. Au préalable, vous saurez tout ce que vous vouliez savoir sur la crise financière sans jamais oser le demander — de peur de vous y perdre. Et d’ailleurs, il n’est pas interdit de s’y égarer…
Face à la crise : l’urgence écologiste, aux éditions Textuel, pourrait s’entendre davantage comme un démantèlement savant des rouages de l’économie financière et de ses dérives, que comme un manuel d’écologie. Le titre lui-même joue sur les mots. S’il y a urgence, c’est que le temps nous est compté. Pour Alain Lipietz la seule façon de sortir de la crise est de « produire » une réponse écologiste.
« … le problème de cette grande crise n’est pas en dernier ressort la finance, c’est que l’économie mondiale produit trop pour de pauvres insolvables, et produit mal en faisant trop pression sur la Terre. »
Si j’osais, j’ajouterais que notre économie fabrique trop de biens inutiles, jetables et aliénants. Nous en sommes réduits à la fonction d’un lombric (bien que sans le rôle aérateur primordial du ver de terre, le sol sur lequel nous marchons et cultivons serait aussi dur que de l’acier) : avaler, digérer, évacuer. Notre quotidien se résume à s’empiffrer d’une ration toujours plus importante d’un superflu qualifié d’indispensable par les marchands.

La première moitié du livre est donc consacrée à l’analyse de la crise financière dans laquelle nous baignons et, pour beaucoup, nous noyons.
Alain Lipietz décortique les mécanismes. Stigmatise les jeux sur les mots et leur emploi déviant sur les marchés financiers (notamment du mot titre devenu l’équivalent symbolique et commode du mot monnaie) : « Le triangle saussurien signifiant-signifié-référent a complètement explosé. » Comme je l’écrivais plus haut, il faut parfois s’accrocher…
Mais cette mise en perspective n’est pas vaine. Elle amène Alain Lipietz, et son lecteur, à se poser la question de savoir comment sortir de cette crise. Comment dépasser un marché mondial qui n’est plus en mesure de faire face autrement qu’en surexploitant notre Planète — et pour combien de temps ?
« … la nature ne nourrit plus l’homme, car l’homme est en train de “surpeser” sur la nature. On l’a dit, le marché mondial tel qu’il est organisé ne permet plus à la planète de nourrir tous ses habitants. »
Pour Alain Lipietz, il n’y a que l’écologie politique qui puisse apporter une réponse au problème.  La première étant que : « Le modèle alternatif de sortie de crise doit donc être non libéral et non productiviste. » en opposition à celui, libéral-productiviste, qui nous a entraînés dans la crise.

Face à la crise : l’urgence écologiste, ne se résume pas à une charge vaine et infertile contre le monde capitaliste. Il appelle à faire décroître notre empreinte écologique, prendre conscience de la valeur d’usage des marchandises et, surtout, « … à faire croître les activités humaines qui permettent de diminuer la pression exercée sur la nature, afin d’améliorer la qualité de la vie pour tous. »
C’est de planisme vert dont il est question ici, d’économie du désir, de bonheur de vivre, de raison d’être. Alain Lipietz prône « … l’industrieux plutôt que l’industriel… une paysannerie produisant bio plutôt que de l’agro-industrie… [les] ouvriers qualifiés… plutôt que la carte de la sous-qualification… »
L’individu et la nature au centre d’un projet politique n’est pas pour déplaire. Si parfois Alain Lipietz n’est pas complètement audible pour des lecteurs lambdas tels que moi, cela ne veut pas dire qu’il ait tort. Ce serait même plutôt le contraire.
Sa démonstration est imparable. Ses solutions réalisables et peut-être les seules aptes à nous sortir de la crise sans nous conduire vers un monde où la barbarie aura pris le pouvoir.
Encore faudrait-il ne pas avoir raison tout seul. Encore devra-t-il trouver des intermédiaires, des médiateurs qui sauront ajuster sa pensée et ses propositions au niveau du plus grand nombre.

Comme lui, il est temps de dire que : « L’âge apocalyptique de l’écologie est maintenant terminé : nous n’avons plus besoin d’annoncer les catastrophes, elles sont là. Nous devons devenir les co-organisateurs de la sortie de crise, vers un monde désirable. »
Et ce monde désirable ne peut être que respectueux de la Planète et des êtres vivants qui la peuplent — humains compris. Il sera écologique, joyeux et soutenable… où ne sera pas.


Face à la crise : l’urgence écologique,  d’Alain Lipietz, col. Conversation pour demain, éd. Textuel

Pour en savoir plus : http://lipietz.net & http://www.editionstextuel.com


Christophe Léon

www.christophe-leon.fr


Vous pouvez laisser vos commentaires à cette adresse: commentaires@ecologitheque.com. Après modérations, ils seront insérés sous la chronique correspondante.