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L'écologithèque.com
LA CHRONIQUE LIVRE
du 20 octobre 2009




« Définir le strict nécessaire est ardu dans la mesure où la prestation envers les signes s’avère insatiable. Jaboter, se prendre pour plus gros, la luxuriance d’une société se juge à son espace publicitaire, à son inflation dans les consciences, à son imaginaire impérialiste. »
Il est des plaisirs de lecture dont il ne faut pas se priver. Quand la forme et le fond se conjuguent pour donner naissance à un texte d’une rare qualité et d’une intelligence singulière, il serait regrettable de passer à côté.
Attention, qui dit bonheur de lecture, ne dit pas facilité. La valeur d’usure, d’Emmanuel Loi, sous-titré Oppression et aliénation contemporaines, aux éditions Anabet, est un livre exigeant. Il demande au lecteur une participation de tous les instants. Rien n’est donné. Tout est à prendre. Il faut mâcher, remâcher et déguster. La phrase, chez Emmanuel Loi, n’est jamais gratuite. Elle est porteuse de sens. Elle véhicule une pensée, parfois déroutante, qui s’insinue en vous comme un délicieux venin dont il va falloir faire son miel. De détours en retours, de digressions en « régressions », l’auteur déchiffre les valeurs (d’usure) d’une société qui place l’humain au milieu d’un champ miné, celui de l’endettement consenti, celui de la part de soi et de sa subjectivité que l’individu est prêt à dépenser ou perdre pour gagner de l’argent et faire partie de la norme sociale.

La valeur d’usure est composé de neuf textes diablement percutants. Emmanuel Loi dissèque les mécanismes d’une aliénation acceptée, d’une oppression insidieuse.
« Dépenser acère le profit, plus nous dépensons, plus nous poussons à la dépense ; ce ne sont pas les achats qui forment les alluvions de la grande distribution, mais les ventes. » Le but de ce marché de dupes est de nous faire accroire que nous avons tous le pouvoir et le droit d’acquérir les biens de consommations (bagnoles, maisons, yacht, vacances de rêve). Il suffit de pousser le caddie, d’entrer dans le temple de la consommation qu’est le marché mondial et de faire son shopping — une escroquerie de grande envergure. Si vous n’achetez pas, vous n’êtes rien. Si vous n’êtes rien, vous n’êtes plus. Pour « être », il faut accepter sans grigner la normalisation. Il faut entrer dans le rang, consommer, posséder, s’endetter. Ainsi, l’endettement devient le paradigme d’une société qui, comble de canaillerie, vante les mérites de l’individualité.

« La connectique s’est substituée à la cybernétique, les internautes sont des argonautes du subliminal. La liberté quand on n’en a plus l’usage, on finit par la perdre. » La télévision, les écrans en tout genre sont des machines à broyer les représentations du réel. La société de la normalisation n’a pas d’autres ambitions que de pré-digérer les idées et de nous les servir tiédasses chez nous, directement dans notre salon.
La publicité investit le domaine public. Elle nous garrotte en nous donnant l’illusion de respirer mieux et plus librement. Elle détruit les anciennes valeurs. Elle nous projette dans l’irréalité d’un monde hypothétique. Nous sommes des hommes dont l’épaisseur se juge à celle de nos portefeuilles. Jusqu’à la vieille R5 de mamie qui peut devenir un danger potentiel pour la communauté des consommateurs contraints: « La machine qui dure vingt ans paraît dorénavant de l’ordre de l’improbable, son existence même peut être dangereuse car elle rappelle que des objets d’usage courant pouvaient passer le cap d’une génération. » Prime à la casse, « clé de sol de l’économie des pulsions. »

La valeur d’usure, d’Emmanuel Loi, n’est pas un livre correct. Il ne s’inscrit pas dans l’école contemporaine de la pensée mousseline. Il n’entre pas dans la catégorie des livres qui nous conforte. Il en est même parfois dérangeant, en cela qu’il nous met devant un miroir. L’image qui s’y réfléchit n’est pas vraiment valorisante. Comment en est-on arrivé à un tel degré de syncrétisme ? Pourquoi cette demande permanente d’être comme l’autre ? Penser à crédit ? Mourir à crédit ? « … la domiciliation des idées sert de paravent à la domestication de l’esprit. » Le collier et la laisse ne sont pas autour de notre cou, mais dans notre tête.
Les conditions extrêmes de notre vie de sur-consommateurs sont un des premiers périls qui menacent la Planète. La Nature n’étant plus considérée comme le « liquide amniotique » dans lequel nous évoluons, mais bien comme un danger potentiel qui menace notre survie. Les efforts que nous déployons pour la soumettre et la contrôler contribuent à sa destruction et, par là, à la nôtre. Si nous avons les moyens de nous endetter à vie pour concrétiser notre idéal de standardisation, la Planète, elle ne les a pas.

Les échangistes et les partouzeurs du marché global, de l’offre et de la demande, de l’exploitation à outrance des ressources naturelles et du pognon à n’importe quel prix n’ont qu’une obsession, mettre l’individu en esclavage, le mener par le bout de sa carte bleue, créer l’induction marchande, le grand supermarché mondial du sadomasochisme consumériste.
La valeur d’usure parvient à nous sortir de notre torpeur. Il nous secoue en nous renvoyant l’image de notre décadence. Est-ce nous, ces moutons-là ? Ce qui, pour un livre, est déjà une gageure.
Sa lecture nécessite un effort de notre part, mais l’on en sort grandi et nanti de tous les outils de la réflexion qui, je l’espère, nous mèneront à une critique éclairée de notre société et de notre place en son sein.



La valeur d’usure.  Oppression et aliénation contemporaines,  de Emmanuel Loi, éd. Anabet 

Pour en savoir plus : http://www.anabet.com


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Supplément de lecture :





« — Tordu, dit Sid, et alors ? N’est-ce pas plutôt le monde qui est tordu. La banquise qui fond, les réfugiés climatiques, tandis qu’ici les canons à neige permettent aux privilégiés de surfer sur le malheur du monde. »
Siddhârta Schweitzer est le « héros » du roman de Daniel de Roulet, Le silence des abeilles, paru chez Buchet/Chastel en août dernier.
Sid rêve d’abeilles, « cultivera » des abeilles, souffrira par les abeilles. Des États-Unis à la Suisse, où se déroule l’essentiel du roman, Sid vivra une drôle de passion pour les ruches, le venin, et les butineuses. Il rencontrera une Japonaise improbable (Valentine), adepte du nomadisme avec qui il entretiendra une relation entremêlée de racisme, de tendresse et… d’abeilles.

Le silence des abeilles est un roman qui m’a indéniablement fait penser à un film d’Éric Rohmer. Son intérêt n’est pas tant dans « l’intrigue » que dans la manière dont elle est racontée et mise en scène. Chronique d’une époque confuse, le livre s’attache aux semelles du jeune Sid qui vivra sa passion pour les abeilles dans un monde décadent où se croisent des néonazis, des transporteurs de butineuses, des pères qui n’en sont pas et des anti-Forum de Davos. « Chaque année, à la fin de janvier, Davos grouille de beau monde pour quelques jours. Chefs d’entreprise, chefs d’État, chefs de bandes, sales gueules et arrivistes, ceux qu’on appelle ici grimpions. Nos docteurs de la croissance éternelle se retrouvent pour concocter, comploter, se féliciter. »
Il n’est pas si fréquent qu’un romancier prenne pour sujet ce versant-ci d’une société bipartite et ses problèmes écologiques devenus partie prégnante de notre quotidien. D’un côté les riches et les puissants, de l’autre ceux qui comme Sid cherchent leur place, un coin de terre où vivre.
Si les questions de fond ne sont jamais abordées de front, elles forment en arrière un plan, un canevas qui soutient l’ensemble du roman. Comment vivre dans ce monde délétère, comment aimer, comment supporter le cynisme de l’économie marchande, sans soi-même se faire absorber et digérer ?

Même la Suisse n’est plus protégée : « … l’extinction des abeilles. Ces deux dernières années, un quart des colonies ont disparu en Suisse. Pourquoi ? Les pesticides ? Un nouveau microbe ? Les ondes électromagnétiques qui perturbent les nanoparticules de magnétite dans l’abdomen des abeilles ? »
Si Le silence des abeilles n’est pas le roman du siècle, c’est assurément le roman d’un siècle. Daniel de Roulet séduit par la fluidité de son style, son air de ne pas y toucher et le fait qu’il ait su saisir un air du temps sacrément pollué.

Le silence des abeilles,  de Daniel de Roulet, éd. Buchet/Chastel 

Pour en savoir plus : http://www.libella.fr/buchet-chastel  & http://www.danielderoulet.net


Christophe Léon

www.christophe-leon.fr


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