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L'écologithèque.com
LA CHRONIQUE LIVRE
du 2 novembre 2009




« Nous sommes accros. Dépendants. Nous sommes en train de commettre un vol à main armée contre nos propres enfants. Nous évoluons dans un système économique où nous récoltons très vite de magnifiques dividendes et où nous vidons les comptes de nos enfants. […] Il faut mettre un terme à notre addiction. Elle ne fonctionnera pas sur une planète aux ressources limitées. Lorsque qu’une prolifération incontrôlée se développe chez un individu, on appelle ça un cancer. »
Ce qu’il y a d’exceptionnel dans la collection Nature Writing des éditions Gallmeister, c’est que chaque parution est un véritable bonheur de lecture. Il serait difficile d’établir une hiérarchie entre ces livres qui nous offrent à la fois qualité littéraire, profondeur de champ et vision pertinente.
Rencontres avec l’archidruide, de John McPhee, fait partie de ces bouquins qu’on ne lâche plus et dont on sort rafraîchi, heureux et, me semble-t-il, meilleur. De la dimension d’un Edward Abbey, le génial auteur du Gang de la clé à molette, le livre de McPhee est tout à la fois une aventure humaine et une rencontre passionnante avec un homme : David Brower, alias l’archidruide.

John McPhee est journaliste. Un journaliste d’un genre particulier qui allie talent de plume et travail sur le terrain. Rencontres avec l’archidruide n’est pas une suite de trois reportages sur Dave Brower, mais davantage le roman de cet homme. La geste quotidienne de Brower dans sa quête et son combat : la sauvegarde de notre Planète. Cette forme d’activisme écologique est aussi appelée aux USA conservationnisme par les uns ou préservationnisme par les autres — mieux encore, ceux qui la mènent sont qualifiés de druides. Dave Brower est, quant à lui, l’archidruide.
Du Sierra Club à la Fondation John Muir, Brower sera au Vingtième siècle l’une des figures marquantes des écologistes américains. Il se battra sans cesse contre les bétonneurs, les barrages, la déforestation, l’immobilier sauvage et les pollueurs — en somme contre tout ce qui porte atteinte à la Planète et hypothèque la survie des générations futures.
John McPhee s’est attaché aux basques de cet « énergumène » hors du commun pour donner trois textes singuliers relatant une lutte quotidienne et un espoir immense : un jour peut-être les hommes sauront préserver la Terre et trouver un moyen terme entre développement économique et conservation de l’écosystème.

« Nous ne sommes pas pauvres au point de devoir dilapider nos espaces sauvages, ni riches au point de pouvoir nous le permettre. Voilà qui résume bien la situation. »
Le premier récit, La montagne, met en scène David Brower et Charles Park, un ingénieur minier géologue. Accompagnés du narrateur et de deux étudiants en médecine, ils gravissent une montagne et échangent respectivement idées et convictions. Le principal sujet de conversation restant le cuivre, ce minéral convoité par la grande industrie minière, et pour lequel on détruit, saccage et mutile la nature.
Charles Park ne nous est pas représenté comme un vandale ni un inculte, bien au contraire. C’est un homme cultivé, instruit et compétent. Son intelligence devrait parer à l’aveuglement dont il fait preuve. Pourtant, la performance, l’attrait de la découverte et le soi-disant bien-être qui en résultera pour l’humanité, le conduisent à mener sa mission jusqu’au bout.
« [Park] : L’utilisation adéquate des minéraux est capitale. Il faut les prendre où on les trouve. Ils font le fondement même de notre qualité de vie. [Brower] : Pour cinquante ans, oui. Mais sur le long terme, non. Il faut rationaliser notre mode de vie pour permettre aux humains, d’ici mille ans, d’avoir un mode de vie tout court. »
Rencontres avec l’archidruide n’est pas un livre manichéen. Jamais, il ne cherche à démontrer ou à imposer. Jamais, il ne dresse un portrait faussé des acteurs, et notamment des champions du développement à outrance et de la croissance infinie. Jamais, il ne caricature. Au contraire, les arguments avancés par les tenants de l’industrie, du productivisme et de l’exploitation irraisonnée des richesses naturelles sont sensés et parfaitement en adéquation avec une société capitaliste qui ne cherche que le profit à court terme. Langage que beaucoup de nos contemporains comprennent et admettent comme inéluctable.
Pour leur répondre, il y a Dave Brower. Ici aussi, John McPhee n’en dresse pas un portrait hagiographique. Brower n’est ni un dieu ni un surhomme. Il est pétri de contradictions. Son questionnement est permanent. Il accepte ses erreurs et souffre de ne pas être parfait. Mais il a une conviction et lui consacre sa vie.
« [Park] : Notre différence réside dans le fait qu’à mon avis on ne peut pas stopper le changement : il faut qu’on le dirige. Vous, vous pensez qu’il faut tout arrêter. [Brower] : Je pense qu’il faut revenir en arrière, recycler, recommencer de zéro et repartir du bon pied, même si le coût en est élevé. On extrait des minéraux du sol, mais on ne les utilise qu’une seule fois. On recouvre la surface terrestre de cannettes de bière, de produits chimiques, d’asphalte et de vieux téléviseurs. »

Dans le deuxième récit, Une île, il est question d’un promoteur immobilier, Charles Fraser, d’une île et de son aménagement écologique. Ici aussi, McPhee nuance. Charles Fraser n’est pas à proprement parler un monstre destructeur, un bétonneur à outrance. Il a intégré dans son analyse l’idée écologique. Il bâtit « écolo », du moins autant que possible. La position de Brower en devient plus difficile à tenir. Elle se heurte à un argument de choc et parfaitement spécieux : la prise en compte des écosystèmes (dans leur propre destruction par l’homme). Argumentation qui nous rappelle celle, actuelle, des zélateurs du développement durable. Ce développement infini et permanent, cette croissance dite verte qui fournit un mobile acceptable pour engranger encore plus de profits tout en ayant bonne conscience.
Et Brower de citer Nancy Newhall : « La nature détient les réponses aux questions que l’homme n’a pas encore appris à se poser. » Exactement à l’instar de Charles Fraser, qui non seulement n’a pas appris à se poser les bonnes questions, mais qui plus est croit détenir les bonnes réponses. Ubuesque.

Le troisième récit s’intitule Une rivière. Il met en scène Floyd Elgin Dominy, un homme dont le caractère trempé n’est plus à démontrer. « FED » est un constructeur effréné de barrages.
« Un barrage est diabolique, il humilie la nature, immuable, solide », on le voit, Dave Brower et Dominy ne peuvent pas être de bons amis. L’un lutte contre leur édification. L’autre voudrait en élever un peu partout pour le bien-être des hommes, leurs loisirs et leurs besoins dits vitaux. Deux conceptions de l’humanité s’affrontent. Un combat sans merci que Brower perdra parfois (Glen Canyon), mais sans jamais cesser de lutter.
« Le premier cercle des Enfers doit ressembler à une douve pleine de DDT. Viennent ensuite un fossé de pétrole enflammé, puis un cercle de têtes d’épingles où se massent des millions d’humains. Ainsi de suite, en passant par des hordes de bulldozers, des tronçonneuses bicuspides, jusqu’à l’épicentre du royaume du Diable où s’élève un barrage », écrit John McPhee dans Rencontres avec l’archidruide. Image remarquable de ce qui pourrait être l’enfer que nous construisons sans nous en rendre compte, ou plutôt en le sachant parfaitement aujourd’hui…
Quand prendrons-nous conscience que nous scions la branche sur  laquelle nous sommes assis ? Non, vraiment, nos enfants nous ne dirons pas merci. David Brower, et d’autres, seront peut-être, pour les générations futures, les "prophètes" que notre religion du mercantilisme aura crucifiés sur l’autel du profit immédiat.

Rencontres avec l’archidruide, de John McPhee — un livre remarquable.


Rencontres avec l’archidruide, de John McPhee, col. Nature Writing, éd. Gallmeister

Pour en savoir plus : http://www.gallmeister.fr


Christophe Léon

www.christophe-leon.fr


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