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Chronique du 17 mai 2011








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Une chronique de Philippe Godard

Philippe Godard est essayiste, directeur de plusieurs collection pour la jeunesse, il est l'auteur, entre autres, La vie des enfants travailleurs pendant la révolution industrielle, de Au travail les enfants ! et de Toujours contre le travail (


Lewis Mumford (1895-1990) est un historien américain, qui a notamment publié des ouvrages sur l’urbanisme et la technologie. Son livre fondamental, Le Mythe de la machine, est une énorme somme – critique – sur l’évolution des technologies d’un point de vue philosophique et politique.
Dans La Cité à travers l’histoire, publié pour la première fois en 1961 et revu par l’auteur en 1989, Mumford démontre une capacité rare à dresser une synthèse historique qui invite le lecteur à une réflexion profonde sur nos sociétés contemporaines et notre environnement. Il met en évidence les apports, positifs et négatifs, de la ville depuis son apparition jusqu’à nos jours.

Pourquoi les êtres humains ont-ils préféré la cité aux villages paysans auto-suffisants du néolithique ? La réponse n’est pas le « progrès » ou quelque autre idée que nous plaquerions de façon arbitraire sur la réalité d’il y a six mille ans. Selon Mumford, la ville, avec tout ce qu’elle apportait sur le plan culturel, religieux, etc., a paru plus agréable que les petits villages traditionnels, d’où le fait que ces derniers ont été peu à peu délaissés par une fraction de leurs habitants, qui leur ont préféré la nouveauté de la ville. Puis les cités ont obligé les campagnards à les rejoindre ou à produire du surplus afin de les approvisionner. La suite du processus, avec des hauts et des bas, est mieux connue. (Notons ici que l’excellent ouvrage de Laurence Roudart et Marcel Mazoyer, Histoire des agricultures du monde (au Seuil), trace finalement le parallèle du livre de Mumford : du côté des villages, des paysans, de la production agroalimentaire. À lire également !)
Cette explication logique plus qu’idéologique a le mérite de mettre l’accent sur un fait qui semble rarement démenti par l’histoire humaine : nous choisissons ce qui, à un moment, nous semble la solution la plus avantageuse ou la moins désavantageuse, et nous risquons jamais ou très rarement le saut dans l’utopie, à froid. Les crises, qui font apparaître les défauts de la situation du moment, constitueraient des moments favorables à l’expérimentation de nouvelles voies sociales – la crise, mais pas la catastrophe, car Mumford rejette toute politique du pire.
D’une certaine manière, cette thèse peut sembler une évidence. Pourtant, ajoute Mumford, les citadins ont très vite fait l’expérience des désagréments qu’apportait la civilisation urbaine, dont certains sont de véritables catastrophes, comme la guerre « totale ». Non pas que la guerre soit apparue en même temps que les cités et à cause d’elles, mais parce qu’avec le rôle clé qu’assumaient désormais les villes dans le paysage social, culturel et mental de l’humanité, le niveau de violence s’éleva énormément. Les guerres entre cités-États entraînèrent le plus souvent le pillage et la destruction complète des vaincus, les viols et les massacres des populations urbaines… Dès l’époque mésopotamienne et dans l’Antiquité grecque, les villes faibles ou sur le déclin furent détruites par leurs concurrentes les plus fortes, lesquelles se lançaient dans une politique d’expansion guerrière. Babylone et Troie en sont deux des exemples les plus célèbres.
La solution qui fut choisie pour sortir de ce cycle infernal – naissance, croissance, apogée, destruction – a été la constitution d’empires toujours plus vastes. Un processus dont on peut dire qu’il n’est toujours pas fini, puisque les grands blocs géopolitiques se partagent aujourd’hui la planète à coup d’accords OMC, de flux financiers ou d’alliances diplomatico-militaires stratégiques…
Mumford s’attache à décrire et à analyser cette évolution jusqu’à l’époque contemporaine. Son œil critique lui permet de formuler un point de vue sur Athènes, Rome, l’Italie médiévale et renaissante…, qui apporte des éléments de réflexion pour le présent. Son but n’est pas de décerner des lauriers et des blâmes, mais de chercher à comprendre le pourquoi de l’évolution vers l’urbain, et de faire comprendre ce que pouvait être la réalité de la vie des habitants des cités aujourd’hui disparues. Et l’on peut lire son ouvrage en parallèle de ceux de Jared Diamond (Effondrement) et de Franz Broswimmer (Une brève histoire de l’extinction en masse des espèces — ) pour mieux imaginer ce que peut signifier la fin d’une culture, d’une civilisation.

La ville n’est pas une évidence économique ou politique, et il a bien fallu que les pouvoirs qui s’y concentraient (l’État, l’armée, les religions…) usent de toutes sortes de modes de persuasion et de répression pour pousser les gens à s’y installer. Le cas de la Rome antique, avec sa situation sociale déplorable (surpopulation, manque total d’hygiène, dépendance complète vis-à-vis de l’armée pour l’approvisionnement de la ville en toutes choses, de la nourriture aux esclaves et aux animaux pour le cirque…), l’illustre parfaitement.
Et Mumford de tracer des parallèles qui, à le lire, ne semblent vraiment pas déraisonnables, même s’ils sont parfois très inquiétants. Car dans notre monde contemporain, dans lequel les citadins représentent désormais plus de la moitié de la population mondiale, la ville continue d’exercer son attrait malgré ses désagréments notoires – et sans que nous réfléchissions au sens profond de cette évolution, à la possibilité ou non de la moduler voire de la contrarier.
Écologiquement, la tendance à l’urbanisation planétaire n’est pas tenable, comme nous le savons, à moins de croire aux chimères de l’agro-industrie qui promettent beaucoup mais ne tiennent pas : comment nourrir une population qui ne cultive plus la terre ?
Socialement, nous savons déjà que les violences urbaines ont des implications très difficiles à contrôler, car elles peuvent revêtir en quelques heures une ampleur énorme – que l’on pense aux émeutes de Los Angeles en 1992 ou de France en 2005, pour ne prendre que deux exemples parmi des centaines chaque année dans le monde.
Et sur le plan politique, la ville dessine un autre mode d’organisation de la société. Souvent fondée sur un plan quadrillé, sur des bases « standard », la ville, de Rome au Corbusier, est un espace de contrôle social, voué au travail productif et à la consommation.
Plus le temps passe, plus ces tendances lourdes se confirment. Déjà, un milliard d’urbains vivent dans des bidonvilles, et l’on prévoit qu’ils seront le double dès 2030. Les villes tentaculaires, comme Mumbai, Tokyo, New York, São Paulo, Dhaka ou Shanghai, dépassent ou avoisinent les 20 millions d’habitants. L’approvisionnement des mégalopoles implique a priori une agriculture industrielle, qui dessine à son tour un mode de production et, au-delà, toute une organisation sociale dont nous connaissons le caractère anti-écologique, inhumain et globalement dictatorial. Et ainsi de suite. Non pas que la ville soit le centre du drame qui se joue, mais elle en est, à coup sûr, l’un des protagonistes. Or, elle est rarement analysée sous cet angle, comme si, à l’instar de la technologie, la ville pouvait être neutre ! Refrain ridicule dans un cas comme dans l’autre, mais que psalmodient, hélas, encore de nombreux individus qui ne veulent pas voir la vérité en face.
C’est tout le mérite de Mumford de mettre en évidence les tendances de fond qui président à l’évolution des villes, et de nous inviter à penser notre futur en termes de « dés-urbanisation ». Car il se pourrait bien que notre émancipation-libération passe par le déclin des villes…


Lewis MUMFORD, La Cité à travers l’histoire, 922 pages, éd. Agone, 2011. ISBN 978-2-7489-0135-1

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Philippe Godard



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