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CHRONIQUE LIVRE
du 11 janvier 2011




« L’éthologie nouvelle, s’il s’agit bien d’une révolution copernicienne des sciences de la vie, ne peut se résumer à une reformulation du cliché selon lequel l’animal est à la fois le produit de l’inné et de l’acquis. Ce que dit vraiment la thèse des cultures animales, c’est que non seulement le singe, mais le représentant de la plus humble des espèces sociales, transcende ses déterminismes biologiques et son héritage génétique. »
Un étrange blocage, qui perdure encore de nos jours, nous conduit à considérer le règne animal comme un sous-produit, régit seulement par l’infus, par le capital génétique des espèces qui les contraindrait à une vie sociale minimale réduite aux acquêts d’une existence primaire et compulsive.
Une théorie que l’éthologie moderne conteste depuis qu’un Japonais, Kinji Imanishi, a « découvert » la culture animale, un fait  social qui sous-entend que l’animal, en l’occurrence le singe, serait capable de concevoir et de reproduire à des fins industrieuses des pratiques nouvelles, mais surtout de les transmettre à ces semblables : « D’une manière générale, si un individu fait une expérience nouvelle, et que celle-ci est ensuite répétée par ses congénères, puis transmise à la génération suivante, cela s’appelle culture […]. ( in L’Être humain, de Kinji Imanishi, Japon 1952) »
Michel de Pracontal, dans son livre, Kaluchua – Cultures, techniques et traditions des sociétés animales, dans la collection Science ouverte des éditions du Seuil, enquête sur cette découverte et nous « raconte » les histoires singulières de ces animaux « savants » que des chercheurs ont observés au fil des années.

« On pourrait presque parler de schizophrénie culturelle, tant est profond le fossé entre les descriptions scientifiques des comportements animaux et l’idée que s’en fait le sens commun. »
Michel de Pracontal soulève là un problème récurrent de notre mentaphobie (comme la nomme David Chauvet), qui nous conduit à dénier une conscience animale. Cette posture confortable nous incite à nous autoproclamer — nous humains — des êtres supérieurs et seuls doués de conscience et de raison à l’inverse des non-humains, que l’on remise un cran en dessous de notre pinacle insurpassable. Bref : c’est nous qu’on est les meilleurs.
Même si l’éthologie moderne prouve maintenant le contraire, il suffit de classer l’humanité dans la case animale pour que beaucoup se refusent à l’admettre — l’homme ne serait pas un animal mais un… homme. Pour preuve le rire, le téléphone portable, le nucléaire, les OGM, les belles-mères et les fast-foods (liste non exhaustive).
« … il existe un autre type de sujet que le sujet humain » écrit l’auteur de Kaluchua – Cultures, techniques et traditions des sociétés animales.
Affirmation osée qui mettrait sur un pied d’égalité le mouton, l’amibe, le rat et l’homme, en ce sens que nous ne serions pas les seuls êtres vivants doués de cultures et de traditions, ainsi que de volontés et de techniques pour les accomplir.
La société serait le facteur dominant de ce que nous sommes et primerait sur l’individu. Les comportements animaux seraient liés à l’environnement. « À rebours de l’individualisme occidental, Imanishi pense que la société prime sur l’individu. Il conçoit la nature comme un ensemble intrinsèquement harmonieux, au sein duquel chaque organisme trouve sa niche écologique… »

Kaluchua – Cultures, techniques et traditions des sociétés animales nous conte les aventures culturelles et technologiques des babouins, des suricates, des baleines et autres mésanges avec un humour et une finesse de tous les instants.
Michel de Pracontal a le don de nous intéresser et de nous faire toucher du doigt une science tournée vers la connaissance et la recherche d’une vérité sortie de l’ornière anthropocentrique.
À travers nos cousins non-humains, l’auteur fouille notre humanité, la rend plus riche de nos différences et nous transmet bien plus qu’une science, mais une possibilité d’aborder, de penser et de respecter l’Autre comme un soi ayant suivi une évolution différente.
Nous sommes des animaux, qu’on se le dise.

« Ce livre est une invitation à découvrir le continent largement inexploré des civilisations sauvages » écrit l'auteur. Une « sauvagerie » que l’humain a peut-être porté à son paroxysme en se croyant unique en son genre.
En constatant puis en admettant les cultures animales nous ne faisons qu’enrichir la nôtre.

Kaluchua – Cultures, techniques et traditions des sociétés animales est un excellent livre.



Kaluchua – Cultures, techniques et traditions des sociétés animales, de Michel de Pracontal, coll. Science ouverte, éd. Le Seuil

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