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CHRONIQUE LIVRE
du 9 juin 2010




« La Coupe du monde de football est un immense parc d’attraction, une sorte de Disneyworld à la taille nationale, qui permet à tous les sponsors officiels et produits parrains de coloniser l’espace, de lui donner les couleurs, les slogans, les symboles et les idoles de masse du nouvel esprit du capitalisme, et aussi de venir faire leur marché de consommateurs dans une logique inversée de production de cerveaux disponibles au viol des marchandises. »
Cette citation est extraite de la contribution de Fabien Ollier (Allemagne 2006 : Footmania et violences excrémentielles) au N° 12/13 de mai 2010 de la revue Quel Sport ?, dont le thème de circonstance est : Football une aliénation planétaire. Cette revue est la petite sœur de Quel Corps ? qui parut de 1975 à 1997.
En ce mois de juin 2010 où les ondes, les écrans, les journaux vont être vampirisés par « l’événement » Sud Africain, Quel Sport ? vient à point remettre si ce n’est les pendules à l’heure pour le moins les crampons aux vestiaires. 380 pages jubilatoires dans lesquelles Jean-Marie Brohm, Claude Javeau, Jérôme Segal, Jean-Pierre de Mondenard et bien d’autres analysent, dénoncent, invalident et font preuve d’une détestation parfaitement justifiée de la baballe, de ses demi-dieux de pacotilles friqués jusqu’à l’écœurement, de ses aficionados décervelés ou encore de ses intellectuels shootés, véritables parangons d’une intelligentsia ayant troqué le raisonnement contre un fanatisme populiste.
Au moment où il est de bon ton d’aller beugler sa haine de l’autre paré des couleurs d’un maillot national et d’une équipe de 11 onze péquins en cuissettes jouant à la balle sur un pré en herbe, Quel Sport ? est un bol d’air salutaire, une bouée de secours jetée dans l’océan de bêtise qui va nous submerger.

« Sous prétexte d’une “fête mondiale”, c’est l’État policier, l’État big-brother qui progresse. À l’hygiénisation des rues correspond le lavage de cerveaux et l’asservissement de toute une population aux ordres de milices armées jusqu’aux dents. » La Coupe du monde de football en Afrique du Sud n’est pas seulement (ou pas du tout) la « fête » du ballon rond. Elle est surtout un moyen, un outil et une raison de mettre au pas la dissidence et d’asseoir l’État policier dans son rôle dictatorial. C’est aussi une manière pour le capitalisme débridé de faire la preuve de son hégémonie consumériste et de son absolue puissance. Cette (mais toutes en vérité) Coupe du monde n’est autre que l’étalage d’un système fascisant d’anéantissement de la subjectivité et d’embrigadement collectif pour une cause qui n’est autre que la mise en place de la servitude à un modèle mortifère. «Derrière la mise au pas “festive” se cache un endoctrinement ravageur et un lavage de cerveau consumériste à grande échelle. C’est la raison pour laquelle le football, et notamment à l’occasion des Coupes du monde, est un élément de fascisation idéologique et pulsionnelle considérable. » Le ballon rond n’est rien moins que le vecteur d’un fascisme rampant, exportant le nationalisme à travers les foules hurlant leur joie pour une pseudo victoire « historique » d’une équipe nationale.
« En soulevant tant de fantasmes de pureté physique pour toucher l’excellence de la performance, une compétition comme la Coupe du monde de football n’est pas la victime de ces poussées racistes, mais la principale productrice des langages assassins. » La langue de l’extermination qui remplit les stades de son « folklore », est à la fois le symbole guerrier et vulgaire d’une fascination morbide et le bras armée d’une violence pratiquée aussi bien sur le terrain que dans les tribunes. Jamais le football n’a été davantage le lieu de guerres « ethniques » et de projets de meurtres fantasmés ou, parfois et malheureusement, réels. « … cette violence excrémentielle est la maladie congénitale du football moderne, les joueurs tant admirés ne le sont pas — ou fort peu — pour leurs passements de jambes esthétisants, mais pour l’odeur de haine que leur sadisme nécessaire répand par la voie de transpiration collective. »
Jean-Marie Brohm écrit sans mâcher ses mots dans le texte La violence de la compétition sportive : « … le football attire les casseurs décérébrés, les ravagés de la castagne comme les charognes attirent hyènes, chacal et vautours. » Le désir de violence est évidemment le résultat de l’affrontement collectif qui se déroule dans les stades et qui « entraîne la violence et le désir mimétique de violence… » Et plus loin : «… le sport n’est pas un jeu gratuit et innocent ou un simple divertissement, mais une vision politique inégalitaire de la société, une apologie de la soumission volontaire au darwinisme social et à son idéologie de la “sélection” . »

C’est encore Jean-Marie Brohm qui pose les jalons de ce qu’est la critique radicale du sport et de l’intention d’une revue comme Quel Sport ? d’opposer aux divers fanatismes une radicalité sans concession : « La Théorie critique du sport est donc une critique de l’économie sportive et de l’accumulation du capital sportif, mais aussi une sociologie politique des rapports sociaux d’exploitation, d’oppression, d’asservissement et d’abrutissement que développent la compétition et sa médiatisation spectaculaire. »
Quel Sport ? n’est pas seulement la revue de quelques intellectuels « dissidents », c’est aussi concrètement le chaudron d’un « activisme militant ». Autant que de dénoncer le sport, et en l’occurrence le football, les auteurs de Quel Sport ? s’attaquent de front à la société capitaliste qui ne voit dans le sport qu’un moyen de répandre son idéologie et de faire fructifier ses « affaires ». « Le problème est en effet que le sport repose sur la même logique compétitive que l’économie capitaliste et que les groupes financiers, hommes d’affaires, fonds de pension et pétrodollars qui possèdent et gèrent le football multinational se moquent de “l’émancipation sociale” comme Thierry Henry s’est cyniquement moqué de “l’idéal” sportif. »

Il est toujours utile de rappeler les faits, ce que fait Jean-Pierre de Mondenard quand il écrit : « Vu depuis quarante ans le discours d’autosatisfaction des édiles du ballon rond n’a pas changé, on peut craindre que le système actuel — où les laboratoires cherchent des substances que les sportifs ne prennent pas et où les sportifs absorbent des drogues que les laboratoires ne détectent pas — perdurent encore longtemps. »
Faut-il pour devenir sportif professionnel être aussi un bon chimiste ? Il est à craindre, et quel que soit le sport, que pour atteindre le sommet d’un Olympe tant convoité, il ne faille transformer son corps en un lieu d’expérimentation pharmaceutique.
La dernière partie de la revue, FOOT, TENNIS, CYCLISME : LA BACCHANALE DES DOPES, est stupéfiante et ne saurait laisser indifférent ceux qui croient encore à la « santé naturelle » des sportifs.

Quel Sport ? est une revue certes radicale (et c’est si rare), mais elle est surtout une revue qui fait réfléchir en allant à contre-courant d’une idéologie de la « sportivisation » de l’espace sociale et du matraquage médiatique et politique que subissent jour après jours, davantage encore en période de Coupe du monde, des citoyens que l’on voudrait faire hurler avec les loups et consommer jusqu’à détruire la Planète.

Pour finir cette évidence d’actualité : «  Et là, en plein mois de juillet, quand les meneurs syndicaux seront également rivés à leurs écrans pour soutenir les “bleus”, nous saurons que personne ne sauvera le régime des retraites. »

Ps : Les responsables de la revue ne manquent pas d'humour non plus. Il n'est qu'à lire dans l'Ours la liste des Correspondants permanents (Le Spectre international) et celle des Agents d'investigation (Le Spectre section française). Comme quoi la qualité et le sérieux des textes qui composent la revue peuvent s'accompagner sans déchoir d'une certaine distanciation.


Quel Sport ? (N° 12/13 mai 2010), revue

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