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L'écologithèque.com
LA CHRONIQUE DVD
du 16 juin 2009





Dès la première image du film documentaire Source (ZDROJ), de Martin Marecek, dans la collection Alerte Verte, le ton est donné.
Une vache broute avec en arrière plan des derricks. Nous sommes dans la région de Bakou en Azerbaïdjan. Second plan, un gardien interpelle l’équipe de tournage et l’entraîne pour vérification. Le ton n’est plus donné, il est contrôlé.
Ici est extrait l’or noir de l’Azerbaïdjan, le pétrole. On ne filme pas sans permission. L’espionite aiguë est la névrose obsessionnelle des autorités. Papiers. Pattes blanches. Tampons. Visas et tout le toutim.
On comprend assez vite que les réalisateurs ont pris des risques. On apprendra, plus tard, qu’ils ont fait un séjour en prison pour s’être intéressé à la construction de l’oléoduc Bakou-Tiblissi-Ceyhan. Plus exactement, pour avoir rendu compte de l’impact de cette construction sur la vie des populations et avoir mis en lumière la catastrophe écologique que représente l’exploitation des gisements de pétrole dans cette partie du monde (comme ailleurs, serait-on tenté d’ajouter).

Dès le début, Source (ZDROJ) laisse un goût amer. Les vaches pataugent dans des mares d’hydrocarbure. Elles se nourrissent des herbes qui y baignent. Des enfants s’ébattent sur ces terrains. Leurs parents cultivent, construisent — survivent ici. Des ouvriers y travaillent pour un salaire de misère. Ils n’ont pas d’outils, ou presque, pas de pièces de rechange. Ils font comme ils peuvent, à la va-comme-j’te-pousse.
Le pétrole sort littéralement de terre. Il est là, sous les pieds, sur la langue, dans les cheveux, partout. Plus que de désolation, en voyant les derricks pomper, c’est d’une monstrueuse dévastation, d’un abject pillage dont il est question.

Cette fois-ci, ce n’est pas une compagnie française qui est en charge de l’exploitation (au sens propre comme au figuré), mais anglaise. Une société pétrolière française n’agirait pas ainsi, n’est-ce pas ? Elle ne favoriserait pas la corruption au profit d’une poignée de potentats. Non, jamais — même pas en Afrique.
Dans Source (ZDROJ), les « officiels » côtoient les «non-officiels».  Les gouvernants avancent des énormités. Assurent que les sites pétroliers en Azerbaïdjan, et à Bakou en particulier, sont parfaitement inoffensifs et respectueux de l’environnement. Le pétrole d’Azerbaïdjan ne pollue pas, n'abuse pas du travail des ouvriers, sent la rose et le lilas. La preuve : personne ici ne conteste cette haute qualification écologique du pétrole azerbaïdjanais ?
D’ailleurs, le premier qui s’aventurerait à contredire cette version certifiée conforme par les autorités irait faire un tour à la prison du coin. On ne crache pas sur les lingots des dirigeants du pays. On n’empêche pas le commerce et la circulation de l’or noir. Bizness is money.

Au fur et à mesure que les images défilent, que des Azerbaïdjanais osent parler, expliquer comment on les pressure, et que leurs conditions de travail sont exposées — de temps à autre, un éminent « officiel » fait une apparition à l’écran pour nous rassurer, petite moustache, air satisfait, certainement une arme cachée quelque part dans le falzar, avec un sourire de premier de la classe et l’assurance que donne le pognon facile —, l’amertume se transforme en consternation puis en rage.
Pour construire l’oléoduc dont la firme anglaise a besoin afin d’acheminer le pétrole, il faut traverser des terres. En priorité, les terres cultivables de paysans pauvres. On leur promet de l’argent en compensation. Des sommes qui paraissent, et sont, rondelettes. Ils signent. Les travaux commencent. L’argent est versé… sur le compte d’un voisin mieux placé auprès des instances gouvernementales !
Le paysan est spolié de sa terre et ne touche pas un kopeck. Du vrai capitalisme. La loi du marché, de la jungle, des salauds. Si le paysan devient un contrevenant en faisant du foin, on le menace de l’envoyer en stage dans un goulag local, planter des pierres pour voir si ça pousse. Si l’équipe de tournage s’en mêle, alors là…

Source (ZDROJ) est un cauchemar pour le conducteur de bagnole que je suis. Chaque fois que je fais le plein, je sais que je remplis mon réservoir de sueur, de sang et de souffrances.
Puisqu’il nous faut du pétrole pour faire tourner le supermarché de la démesure que sont devenues nos sociétés marchandes, y-a-t-il une fatalité qui nous pousse à mettre en esclavage notre prochain, à négocier avec la fine fleur des crapules, à s’en mettre plein les poches sur le dos des populations ? N’avons-nous pas l’obligation de redistribuer un peu (beaucoup) de notre richesse, de veiller aux conditions de travail et de vie des habitants des pays extracteurs ?
Utopie ou alors simple décence ? Bien sûr, la morale est un vilain mot, la justice une chimère et l’honneur une antiquité qui bat la breloque, mais il se trouve qu’à la fin du film, outre le dégoût, c’est un sentiment de malaise honteux qui s’installe.
Ce n’est plus à une exploitation de l’homme par l’homme à laquelle nous assistons, mais à la tyrannie d’une minorité baignant dans sa graisse sur une majorité aux côtes saillantes.

Il faut voir Source (ZDROJ), de Martin Marecek. Ce n’est évidemment pas aussi esthétisant quele film Home de l’écologiste héliporté Yann Arthus-Bertrand, mais ce documentaire a le mérite de nous confronter à une vérité troublante et dérangeante : notre soi-disant bonheur matérialiste vaut-il le malheur quotidien de nos semblables ?
J’en doute.

Source (ZDORJ), de Martin Marecek, Collection AlerteVerte pour un futur durable, DVD, AV distribution


Pour en savoir plus : http://www.alerte-verte.com & http:// www.filmsengages.com


Christophe Léon

www.christophe-leon.fr


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