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CHRONIQUE LIVRE
du 17 mars 2010



« Nos corps et nos esprits sont faits pour la vie en société, et nous perdons toute joie de vivre lorsqu’elle vient à manquer. […] Nous comptons puissamment les uns sur les autres pour notre survie. C’est cette réalité qui devrait servir de point de départ à tout débat de société humaine, non les rêveries des siècles passés qui dépeignaient nos ancêtres comme aussi libres que l’air et dépourvus d’obligations sociales. »
Dans nos sociétés contemporaines (où le mot société lui-même est associé la plupart du temps à actionnaires, rentabilité, chiffre d’affaires, compétitivité, croissance…), le rapport à l’autre est trop fréquemment envisagé sur le mode de la compétition et de l’intérêt individuel. Le lien social et la commensalité ne sont plus que des valeurs de second ordre — pratiquées par des « énergumènes » parfois qualifiés de loosers. Le désir d’accumulation de biens et de profits immédiats a atteint un tel degré de coercition dans nos vies, que nous n’existons malheureusement plus que pour amasser, dominer et combattre. « … en pratique l’argent corrompt. Il conduit trop souvent à l’exploitation, à l’injustice et à une malhonnêteté flagrante. »
Le livre de Frans de Waal, L’âge de l’empathie, sous-titré Leçons de la nature pour une société solidaire, paru aux éditions Les Liens qui Libèrent, se révèle être à la lecture un contrepoison salutaire contre cette société individualiste dans laquelle les économistes et autres capitalistes de tous poils voudraient nous enfermer. Une société hors-sol où la Nature est réduite à la portion congrue et où la théorie de l’évolution est hissée au rang d’un dogme.

L’égoïsme pour mode de vie est-il vraiment ce que nous désirons ? Voulons-nous sincèrement nous coltiner avec notre voisin, travailler comme des damnés, bousiller les liens familiaux et sociaux simplement pour produire davantage, polluer davantage, gagner plus et posséder beaucoup ? Sommes-nous des humains ou bien des machines, des robots enrégimentés dans une guerre contre nous-mêmes ? « … les économistes préfèrent imaginer un monde hypothétique mû par les forces du marché et par les choix rationnels ancrés dans l’intérêt personnel. Ce monde correspond, certes, à certains spécimens de la race humaine, qui agissent sous l’emprise de l’égoïsme et exploitent autrui sans que rien ne les y oblige. » Heureusement, l’auteur avance un peu plus loin que la grande majorité se « montre altruiste, coopérative, sensible à la justice et soucieuse des buts de la communauté. »
Frans de Waal — docteur en biologie et chercheur en anthropologie — s’appuyant sur son expérience sur le terrain démontre dans L’âge de l’empathie que l’homme n’est pas, contrairement à l’opinion commune, une bête de somme et d’individualisme. Nous ne sommes pas programmer pour nous entretuer, mais plus certainement pour l’empathie et la compassion. L’humanité n’est pas un immense marché d’esclaves au sein duquel règnerait la loi du profit et de l’exploitation. Notre histoire prouve le contraire, aussi que notre évolution qui n’a pu se faire qu’en partageant et en s’appuyant les uns sur les autres. La loi du plus fort est un mythe entretenu par ceux qui, pour des raisons économiques ou politiques, veulent borner nos existences. « La pensée politique d’aujourd’hui continue de se cramponner à ces mythes machistes, en témoigne la croyance que nous pouvons traiter la planète à notre guise, que l’humanité est éternellement vouée à guerroyer et que la liberté individuelle passe avant la communauté. » Il n’y a, de quelque façon que l’on envisage la société, de possibilité de vivre qu’ensemble. La communauté étant le seul lien qui nous soude et nous permet d’être vraiment humains.

L’âge de l’empathie invite à redevenir ce que nous n’aurions jamais dû cesser d’être : des Hommes. L’ouvrage rend évident les abus commis au nom de la sacro-sainte concurrence, de la loi absurde et immorale des marchés, du capitalisme destructeur et de l’excès d’individualisme exhibé en exemple par le système économique. Frans de Waal insiste sur notre besoin d’empathie et de coopération, d’entraide de justice et d’égalité. Ne serait-ce qu’en ce qui concerne les disparités financières et l’accaparement par une minorité des ressources de la Planète et des biens collectifs: « “L’inégalité tue.” »

« Nous sommes préprogrammés pour tendre une main secourable. L’empathie est une réaction automatique sur laquelle nous n’avons que peu d’emprise. »
L’âge de l’empathie est un livre essentiel, intelligent et décapant en cela qu’il met les pendules à l’heure.
Nous sommes avant tout des animaux, même si certains en doutent ou refusent de l'admettre. Nos comportements et nos affects sont le résultat de millions d’années d’évolution coopérative. Frans de Waal nous rappelle que nous sommes par définition des êtres  doués d’empathie, de compassion — des êtres sociaux.
Un livre passionnant et érudit dans lequel l’humour n’est pas absent. Un livre qui donne une autre vision du monde, à une époque où l’économisme, le scientisme et l’idée guerrière que nous sommes tous des concurrents n’ont pas fini de faire des ravages.



L’âge de l’empathie (Leçons de la nature pour une société solidaire), de Frans de Waal, éd. Les Liens qui Libèrent

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